Les femmes, éternelles "oubliées" de l'his-toire
La RTS a eu la bonne idée de créer une série de quatre films autour
de six personnalités qui ont marqué l’Histoire suisse, et seront
diffusés en
prime time sur RTS I du 6 au 30 novembre 2013 : Werner
Stauffacher, Nicolas de Flüe, Hans Waldmann, Guillaume-Henri Dufour,
Stefano Franscini et Alfred Escher. Les femmes représentent 50% de la
population, mais aucune n’a été considérée comme digne d’avoir marqué
les 400 ans d’histoire retenus: de la naissance de la Confédération
(XIVe-XVe siècles) à l’avènement de la Suisse moderne au XIXe siècle.
Les têtes pensantes qui ont imaginé cette série se situent dans la
droite ligne de ce qui se passe depuis que l’écriture existe: les textes
fondateurs (les mythologies, la Bible, le Coran, les lois, etc.) ont
été écrits par les hommes pour les hommes, les femmes n’y ont aucune
place, sinon celle de procréatrice et de servante.
Malgré tout, un certain nombre de femmes se sont illustrées au cours
des siècles. Je n’en citerai qu’une:
Hildegard von Bingen (Allemagne,
XIIe siècle), génie d’esprit universel en théologie, musique (elle fut
la première au monde à composer), littérature, linguistique, médecine,
fondatrice des sciences naturelles, qu’on pourrait comparer à Léonard de
Vinci, mais dont je n’ai entendu parler que bien après mes études.
Venons-en à la Suisse, sujet de cet article.
Marie Dentière,
théologienne, dialoguait avec Calvin.
Michée Chauderon fut la dernière
sorcière brûlée à Genève (en 1652).
Anna Göldin fut accusée de
sorcellerie et décapitée à Glaris en 1782, elle figure parmi les
dernières qui furent exécutées en Europe.
Marguerite Champendal,
médecin, créa l’Ecole d’infirmières du Bon Secours. La brillante
Germaine de Staël,
Jeanne-Henriette Rath, fondatrice du musée qui porte
son nom, cette liste n’étant de loin pas exhaustive.
Dans la période retenue pour la série télévisée (avant le cinéma),
citons une femme parmi les nombreuses qui ont œuvré pour la paix:
Valérie de Gasparin (1813-1894). Elle fut de tous les combats: pour
aider les pauvres, contre l’esclavage, contre la traite des jeunes
filles. En 1854, durant la guerre de Crimée, elle déclencha un vaste
mouvement de solidarité. En 1859, appelée par Henri Dunant, elle
s’associa à la première mission internationale de secours aux victimes
de combats. La même année, elle fonda la première école d’infirmières du
monde, qui deviendra «La Source».
Braquons enfin le projecteur sur la féministe
Marie Goegg-Pouchoulin
(1824-1899), qui a précédé dans l’Histoire
Marga Bührig et
Emilie Gourd.
C’est elle qui fonda, en 1868 à Genève, la première société féministe
en terre romande, et l’Association internationale des femmes, dont le
but était de soutenir les efforts tendant vers la paix et les droits des
femmes. Elle fonda le
Journal des Femmes, premier journal féministe suisse. On lui doit par ailleurs l’admission des femmes à l’université de Genève.
L’Histoire n’est pas un monolithe. Chaque époque revisite son passé par
rapport à ses nouvelles connaissances et valeurs. Il est évident que si
l’on ne s’intéresse qu’aux chefs de guerre (trois sur six dans la série
en question) ou aux pionniers de l’industrie, on ne trouvera que des
hommes. En revanche, si l’on s’intéresse au peuple, on trouvera autant
de femmes que d’hommes. Or, ce sont les peuples qui sont la chair de
l’Histoire.
Les travaux scientifiques actuels tendent à montrer que les éléments
civilisateurs ont toujours été le fait des femmes: la conservation du
feu, la poterie, le tissage, l’agriculture, etc. Il semble même que les
fameuses peintures des grottes furent réalisées par des femmes, les
études s’étant penchées sur les dimensions des mains.
Après leur règne,
on a martelé les pierres et cartouches qui portaient
le nom de la reine Hatchepsout et de la reine Zénobie de Palmyre; on a
systématiquement écarté les œuvres de Sappho en ne les recopiant pas; on
décapita Olympe de Gouges, qui avait réclamé que les Droits de l’Homme
fussent aussi ceux de la Femme. On criait «A poil!» contre les
suffragettes qui montaient à la tribune; tout récemment, à l’Assemblée
nationale française, un Néandertalien s’est permis de pousser des gloussements de poule pendant qu’une députée parlait...
En 2013, il semble qu’on en soit encore là: les femmes n’existent pas
ou on les nie. Renseignement pris, le choix des six personnalités a été
élaboré par une commission de quatre journalistes et historien-ne-s de
la Suisse allemande, du Tessin et de la Romandie, comprenant deux hommes
et deux femmes.
Parler de Michée Chauderon ou d’Anna Göldin, c’est soulever un sombre
pan de l’Histoire, qui a tenu pendant des siècles comme déviant tout
comportement qui s’écartait de la doctrine rigide imposée par l’Eglise
catholique, les femmes ayant payé le plus lourd tribut (dix mille femmes
accusées de sorcellerie pour mille hommes en Europe). Parler de Valérie
de Gasparin, c’est mettre en lumière le combat des femmes pour la paix,
de Lysistrata à nos jours, et montrer les conséquences des guerres dans
le quotidien, ce qui aurait été un pendant éclairant aux actions de
trois chefs de guerre. Parler de Marie Goegg-Pouchoulin, c’est aborder
la question fondamentale des droits, notamment ceux des femmes (la
moitié de la population), qui ont acquis, en 1971 seulement en Suisse,
celui d’être considérées comme des personnes et des citoyennes à part
entière.
Près de cinquante ans après Mai 68, que faut-il faire pour que nos têtes pensantes le comprennent?
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