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jeudi 14 octobre 2010

Les aventures extraodinaires de Marie Héroët, épisode 7


"Cet acte ici, et plusieurs autres, fit ce bon religieux, durant trois ans qu'il fut amoureux de la religieuse. Laquelle, comme j'ai dit, bailla par la grille à son frère tout le discours de sa piteuse histoire. Ce que le frère porta à sa mère, laquelle, toute désespérée, vint à Paris où elle trouva la Reine de Navarre, soeur unique du roi, à qui elle montra ce piteux discours en lui disant : « Madame, fiez-vous une autre fois en vos hypocrites ! Je pensais avoir mis ma fille aux faubourgs et chemins de paradis, et je l'ai mise en celui d'enfer, entre les mains des pires diables qui y puissent être. Car les diables ne nous tentent, s'il ne nous plaît, et ceux-ci nous veulent avoir par force où l'amour défaut ! » La Reine de Navarre fut en grande peine, car entièrement elle se confiait en ce prieur de Saint-Martin, à qui elle avait baillé la charge des abbesses de Montivilliers et de Caen, ses belles-soeurs. D'un côté le crime si grand lui donna telle horreur et envie de venger l'innocence de cette pauvre fille qu'elle communiqua au chancelier du roi, pour lors légat en France, de l'affaire. Et fut envoyé quérir le prieur de Saint-Martin, lequel ne trouva nulle excuse, sinon qu'il avait soixante-dix ans. Et parlant à la Reine de Navarre, la pria sur tous les plaisirs qu'elle lui voudrait jamais faire, et pour récompense de tous ses services et de tous ceux qu'il avait désir de lui faire, qu'il lui plût de faire cesser le procès, et qu'il confesserait que soeur Marie Héroët était une perle d'honneur et de virginité. La Reine de Navarre, oyant cela, fut tant émerveillée, qu'elle ne sut que lui répondre, mais le laissa là, et le pauvre homme tout confus se retira en son monastère, où il ne voulut plus être vu de personne, et ne vécut qu'un an après. Et soeur Marie Héroët, estimée comme elle devait par les vertus que Dieu avait mises en elle, fut ôtée de l'abbaye de Gif où elle avait eu tant de mal, et faire abbesse, par le don du Roi, de l'abbaye de Gy près de Montargis, laquelle elle réforma. Et vécut comme celle qui était pleine de l'esprit de Dieu, le louant toute sa vie de ce qu'il lui avait plu lui redonner son honneur et repos".

Fin

Le portrait est une oeuvre du photographe néerlandais Hendrik Kerstens né en 1956.

mercredi 13 octobre 2010

Les aventures extraodinaires de Marie Héroët, épisode 6


"Ainsi s'en alla ce malheureux homme sans plus y revenir, et fut cette pauvre fille longtemps en la tribulation que vous avez ouïe. Mais sa mère, qui sur tous ses enfants l'aimait, voyant qu'elle n'avait plus de nouvelle d'elle, s'en émerveilla fort et dit à un sien fils, sage et honnête gentilhomme, qu'elle pensait que sa fille était morte, ainsi que les religieuses, pour avoir la pension annuelle, lui dissimulaient ; le priant, en quelque façon que ce fût, de trouver moyen de voir sadite soeur. Incontinent il s'en alla à la religion, en laquelle on lui fit des excuses accoutumées ; c'est qu'il y avait trois ans que sa soeur ne bougeait du lit. Dont il ne se tint pas content, et leur jura que s'il ne la voyait, il passerait par dessus les murailles et forcerait le monastère. De quoi elles eurent si grande peur qu'elle lui amenèrent sa soeur à la grille, laquelle l'abbesse tenait de si près qu'elle ne pouvait dire à son frère chose qu'elle n'entendit. Mais elle, qui était sage, avait mis par écrit tout ce qui est écrit dessus, avec mille autres inventions que ledit prieur avait trouvées pour la décevoir, que je laisse à conter pour la longueur. Si ne veux-je oublier à dire que, durant que sa tante était abbesse, pensant qu'il fut refusé par sa laideur, fit tenter soeur Marie par un beau et jeune religieux, espérant que, si par amour elle obéissait à ce religieux, après il la pourrait avoir par crainte. Mais dans un jardin où le jeune religieux lui tint propos avec gestes si déshonnêtes que j'aurais honte de les remémorer, la pauvre fille courut à l'abbesse qui parlait au prieur, criant : « Ma mère, ce sont diables en lieu de religieux, ceux qui vous viennent visiter ! » Et à l'heure le prieur, qui eut la grande peur d'être découvert, commença à dire en riant : sans faute, ma mère, soeur Marie a raison ! » et en prenant soeur Marie par la main, lui dit devant l'abbesse : « J'avais entendu que soeur Marie parlait fort bien et avait le langage si a la main que l'on l'estimait mondaine. Et pour cette occasion je me suis contraint, contre mon naturel, lui tenir tous les propos que les hommes mondains tiennent aux femmes, ainsi que j'ai trouvé par écrit – car d'expérience j'en suis ignorant comme le jour que je fus né – ; et en pensant que ma vieillesse et laideur lui faisaient tenir propos si vertueux, j'ai commandé à mon jeune religieux de lui en tenir de semblables, à quoi vous voyez qu'elle a vertueusement résisté. Dont je l'estime si sage et vertueuse que je veux que, dorénavant, elle soit la première après vous et maîtresse des novices, afin que son bon vouloir croisse toujours de plus en plus en vertu. »

(à suivre)

Le portrait est une oeuvre du photographe néerlandais Hendrik Kerstens né en 1956.


mardi 12 octobre 2010

Les aventures extraodinaires de Marie Héroët, épisode 5


"Quand le prieur estima avoir une telle prise sur soeur Marie, s'en alla en la religion, où l'abbesse faite à sa poste ne le contredisait en rien. Et là commença de vouloir user de son autorité de visiteur, et fit venir toutes les religieuses l'une après l'autre en une chambre, pour les ouïr en forme de visitation. Et quand ce fut au rang de soeur Marie qui avait perdu sa bonne tante, il commença à lui dire : « Soeur Marie, vous savez de quel crime vous êtes accusée, et que la dissimulation que vous faites d'être tant chaste ne vous a de rien servi, car on connaît bien que vous êtes assez le contraire. » Soeur Marie lui répondit d'un visage assuré : « Faites-moi venir celui qui m'accuse, et vous verrez si devant moi il demeurera en mauvaise opinion. » Il lui dit : « Il ne nous faut autre preuve, puisque le confesseur a été convaincu. » Soeur Marie lui dit : « Je le pense si homme de bien qu'il n'aura point confessé une telle mensonge. Mais quand ainsi serait, faites-le venir devant moi et je prouverai le contraire de son dire. » Le prieur, voyant qu'en nulle sorte ne la pouvait étonner, lui dit : « Je suis votre père qui désire sauver votre honneur ; pour cette cause, je remets cette vérité à votre conscience, à laquelle j'ajouterai foi. Je vous demande et conjure, sur peine de péché mortel, de me dire en vérité, assavoir mon si vous étiez vierge quand vous fûtes remises céans. » Elle lui répondit : « Mon père, l'âge de cinq ans que j'avais doit être seul témoin de ma virginité. » - « Or bien donc, ma fille, dit le prieur, depuis ce temps là avez-vous point perdu cette fleur ? » Elle lui jura que non, et que jamais n'y avait trouvé empêchement que de lui. A quoi il dit qu'il ne le pouvait croire, et que la chose gisait en preuve : « Quelle preuve, dit-elle, vous en plaît-il faire ? » - « Comme je fais aux autres, dit le prieur, car ainsi suis-je visiteur des âmes, aussi suis-je visiteur des corps. Vos abbesses et prieures ont passé par mes mains : vous ne devez craindre que je visite votre virginité. Parquoi jetez-vous sur le lit, et mettez le devant de votre habillement sur votre visage. » Soeur Marie lui répondit par colère : « Vous m'avez tant tenu de propos de la folle amour que vous me portez, que j'estime plutôt que vous me voulez ôter ma virginité que la visiter. Parquoi entendez que jamais je n'y consentirai ! » Alors il lui dit qu'elle était excommuniée de refuser l'obédience de Sainte religion, et que si elle ne s'y consentait il la déshonorerait en plein chapitre et dirait le mal qu'il savait d'entre elle et le confesseur. Mais elle, d'un visage sans peur, lui répondit : « Celui qui connaît le coeur de ses serviteurs m'en rendra autant d'honneur devant lui que vous ne sauriez faire de honte devant les hommes ; parquoi, puisque votre malice en est juste là, j'aime mieux qu'elle parachève sa cruauté envers moi que le désir de son mauvais vouloir, car je sais que Dieu est juste juge. » A l'heure il s'en alla assembler tout le chapitre et fit venir devant lui à genoux soeur Marie, à laquelle il dit par un merveilleux dépit : « Soeur Marie, il me déplaît que les bonnes admonitions que je vous ai données ont été inutiles en votre endroit, et que vous êtes tombée en tel inconvénient que je suis contraint de vous imposer pénitence contre ma coutume : c'est que, ayant examiné votre confesseur sur aucun crime à lui imposé, m'a confessé avoir abusé de votre personne au lieu où les témoins disent l'avoir vu. Parquoi, ainsi que je vous ai élevé en état honorable et maîtresse des novices, j'ordonne que vous soyez mise non seulement la dernière de toutes, mais mangeant à terre devant toutes les soeurs pain et eau, jusqu'à ce que l'on connaisse votre contrition suffisante d'avoir grâce. » Soeur Marie, étant avertie par une de ses compagnes qui entendait toute son affaire que, si elle répondait chose qui déplût à son prieur, il la mettrait in pace, c'est à dire en chartre perpétuelle, endura cette sentence, levant les yeux au ciel, priant Celui qui a été sa résistance contre le péché vouloir être sa patience contre sa tribulation. Encore défendit le prieur de Saint-Martin que, quand sa mère ou ses parents viendraient, l'on ne la souffrit de trois ans parler à eux, ni écrire, sinon lettres faites en communauté".

(à suivre)

Le portrait est une oeuvre du photographe néerlandais Hendrik Kerstens né en 1956.

lundi 11 octobre 2010

Les aventures extraodinaires de Marie Héroët, épisode 4


"Ainsi s'en alla cet hypocrite à Saint-Martin, auquel lieu ce méchant feu qu'il avait en son coeur ne cessa de brûler jour et nuit, et de chercher toutes les inventions possibles pour venir à ses fins. Et pour ce que sur toutes choses il craignait l'abbesse, qui était femme vertueuse, il pensa le moyen de l'ôter de ce monastère. S'en alla vers Madame de Vendôme, pour l'heure demeurant à La Fère où elle avait édifié un couvent de saint Benoît nommé le Mont d'Olivet. Et comme celui qui était le souverain réformateur, lui donna à entendre que l'abbesse du Mont d'Olivet n'était pas assez suffisante pour gouverner une communauté, la bonne dame le pria de lui en donner une autre qui fut digne de cet office. Et lui, qui ne demandait autre chose, lui conseilla de prendre l'abbesse de Gif pour la plus suffisante qui fût en France. Madame de Vendôme incontinent l'envoya quérir, et lui donna la charge de son monastère du Mont d'Olivet. Le prieur de Saint-Martin, qui avait en sa main les voix de toute la religion, fit élire à Gif une abbesse à sa dévotion. Et après cette élection, il s'en alla audit lieu de Gif essayer encore une autre fois si, par prière ou par douceur, il pourrait gagner soeur Marie Héroët. Et voyant qu'il n'y avait nul ordre, retourné désespéré à son prieuré de Saint-Martin, auquel lieu, pour venir à sa fin et pour se venger de celle qui lui était trop cruelle, de peur que son affaire fût éventée, fit dérobée secrètement les reliques dudit prieuré de Gif, de nuit. Et mit à sus au confesseur de léans, fort vieil et homme de bien, que c'était lui qui les avaient dérobées ; et pour cette cause, le mit en prison à Saint-Martin. Et durant qu'il le tenait prisonnier, suscita deux témoins, lesquels ignoramment signèrent ce que Monsieur de Saint-Martin leur commanda : c'était qu'ils avaient vu dedans un jardin ledit confesseur avec soeur Marie en acte vilain et déshonnête. Ce qu'il voulut faire avouer au vieux religieux. Toutefois lui, qui savait toutes les fautes de son prieur, le supplia l'envoyer en chapitre, et que là, devant tous les religieux, il dirait la vérité de tout ce qu'il en savait. Le prieur, craignant que la justification du confesseur fût sa condamnation, ne voulut point entériner cette requête. Mais, le trouvant ferme en son propos, le traita si mal en prison que les uns disent qu'il y mourut, et les autres qu'il le contraignit de laisser son habit et de s'en aller hors du royaume de France. Quoi qu'il en soit, jamais depuis on ne le vit".

(à suivre)

Le portrait est une oeuvre du photographe néerlandais Hendrik Kerstens né en 1956.

dimanche 10 octobre 2010

Les aventures extraodinaires de Marie Héroët, épisode 3


"Et quand il vit que ses propos ne la pouvaient gagner, lui en va bailler d'un autre, disant : « Hélas, ma fille, il faut que je vous déclare mon extrême nécessité : c'est que j'ai une maladie que tous les médecins trouvent incurable, sinon que je me réjouisse et me joue avec quelque femme que j'aime bien fort. De moi, je ne voudrais pour mourir faire un péché mortel ; mais quand l'on viendrait jusque là, je sais que simple fornication n'est nullement à comparer à pécher d'homicide. Parquoi, si vous aimez ma vie, en sauvant votre conscience de crudélité, vous me la sauverez. » Elle lui demanda quelle façon de jeu il entendait faire. Il lui dit qu'elle pouvait bien reposer sa conscience sur la sienne, et qu'il ne ferait chose dont l'une ni l'autre fût chargée. Et pour lui demander le commencement du passe-temps qu'il demandait, la vint embrasser et essayer de la jeter sur un lit. Elle connaissant sa méchante intention, se défendit si bien de paroles et de bras, qu'il n'eut pouvoir de toucher qu'à ses habillements. A l'heure, quand il vit toutes ses inventions et efforts être tourné en rien, comme un homme furieux, et non seulement hors de conscience, mais de raison naturelle, lui mit la main sous la robe, et tout ce qu'il put toucher des ongles égratigna en telle fureur que la pauvre fille, en criant bien fort, de tout son haut tomba à terre, tout évanouie. Et à ce cri entra l'abbesse dans le dortoir où elle était, laquelle, étant à vêpres, se souvint avoir laissé cette religieuse avec le beau-père, qui était fille de sa nièce. Dont elle eut un scrupule en sa conscience, qui lui fit laisser vêpres et aller à la porte du dortoir écouter ce que l'on faisait. Mais, oyant la voix de sa nièce, poussa la porte que le jeune moine tenait. Et quand le prieur vit venir l'abbesse, en lui montrant sa nièce évanouie lui dit : « Sans faute notre mère, vous avez grand tort que vous ne m'avez dit les conditions de soeur Marie ! Car, ignorant sa débilité, je l'ai fait tenir debout devant moi et, en la chapitrant, s'est évanouie comme vous voyez. » Il la firent revenir avec du vinaigre et autres choses propices, et trouvèrent que de sa chute elle était blessée à la tête. Et quand elle fut revenue, le prieur, craignant qu'elle contât à sa tante l'occasion de son mal, lui dit à part : « Ma fille, je vous commande sur peine d'inobédience et d'être damnée, ce que vous n'ayez jamais à parler de ce que je vous ai fait ici, car entendez que l'extrémité d'amour m'y a contraint. Et puisque je vois que vous ne voulez aimer, je ne vous en parlerai jamais que cette fois, vous assurant que, si vous me voulez aimer, je vous ferai élire abbesse de l'une des trois meilleures abbayes de ce royaume. » Mais elle lui répondit qu'elle aimait mieux mourir en chartre perpétuelle que d'avoir jamais autre ami que Celui qui était mort pour elle en la croix, avec lequel elle aimait mieux souffrir tous les maux que le monde pourrait donner que contre lui avoir tous les biens ; et qu'il n'eût plus à lui parler de ces propos, ou elle le dirait à la mère abbesse, mais qu'en se taisant elle se tairait. Ainsi s'en alla ce mauvais pasteur lequel, pour se montrer tout autre qu'il n'était et pour encore avoir le plaisir de regarder celle qu'il aimait, se retourna vers l'abbesse, lui disant : « Ma mère, je vous prie, faites chanter à toutes vos filles un Salve Regina en l'honneur de cette Vierge ou j'ai mon espérance. » Ce qui fut fait, durant lequel ce renard ne fit que pleurer, non d'autre dévotion que de regret, qu'il n'avait de n'être venu au dessus de la sienne. Et toutes les religieuses, pensant que ce fût d'amour à la Vierge Marie, l'estimaient un saint homme. Soeur Marie, qui connaissait sa malice, priait en son coeur de confondre celui qui déprisait tant la virginité".

(à suivre)

Le portrait est une oeuvre du photographe néerlandais Hendrik Kerstens né en 1956.

samedi 9 octobre 2010

Les aventures extraodinaires de Marie Héroët, épisode 2


"Un jour, allant visiter un couvent près de Paris qui se nomme Gif, advint qu'en confessant toutes les religieuses en trouva une nommée Marie Héroët, dont la parole était si douce et agréable qu'elle promettait le visage et le coeur être de même. Par quoi seulement pour l'ouïr fut ému d'une passion d'amour qui passait toutes celles qu'ils avait eu aux autres religieuses. Et en parlant à elles, se baissa fort pour la regarder, et aperçut la bouche si rouge et si plaisante qu'il ne se put tenir de lui hausser le voile pour voir si les yeux accompagnaient le demeurant ; ce qu'il trouva, dont son coeur fut rempli d'une ardeur si véhémente, qu'il perdit le boire et le manger, et toute contenance, combien qu'il la dissimulait. Et quand il fut retourné en son prieuré, il ne pouvait trouver repos, parquoi en grande inquiétude passait les jours et les nuits, en cherchant les moyens comme il pourrait parvenir à son désir et faire d'elle comme il avait fait de plusieurs autres. Ce qu'il craignait d'être difficile, parce qu'il la trouvait sage en paroles et d'un esprit si subtil qu'il ne pouvait avoir grande espérance. Et d'autre part se voyait si laid et si vieux qu'il délibéra de ne lui en parler point, mais de chercher à la gagner par crainte. Parquoi, bientôt après, s'en retourna audit monastère de Gif, auquel lieu se montra plus austère qu'il n'avait jamais fait, se courrouçant à toutes les religieuses, reprenant l'une que son voile n'était pas assez bas, l'autre qu'elle haussait trop la tête, et l'autre qu'elle ne faisait pas bien la révérence en religieuse. En tous ces petits cas se montrait si austère que l'on le craignait comme un Dieu peint en jugement. Et lui, qui avait les gouttes, se travailla tant de visiter les lieux réguliers que, environ l'heure de vêpres, heure par lui apostée, se trouva au dortoir. L'abbesse lui dit : « Père révérend, il est temps de dire vêpres. » A quoi il répondit : « Allez, mère, allez ! Faites-les dire, car je suis si las que je demeurerai ici, non pour reposer, mais pour parler à soeur Marie, de laquelle j'ai ouï très mauvais rapport : car l'on m'a dit qu'elle caquette comme si c'était une mondaine. » L'abbesse, qui était tante de sa mère, le pria de la vouloir chapitrer et la lui laissa toute seule, sinon un jeune religieux qui était avec lui. Quand il se trouva seul avec soeur Marie, commença à lui lever le voile et lui commander qu'elle le regardât. Elle lui répondit que sa règle lui défendait de regarder les hommes. « C'est bien, ma fille, lui dit-il, mais il ne faut pas que vous estimiez qu'entre nous religieux soyons hommes. » Parquoi soeur Marie, craignant faillir par désobéissance, le regarda au visage : elle le trouva si laid qu'elle pensa faire plus de pénitence que de péché à le regarder. Le beau père, après lui avoir dit de plusieurs propos de la grande amitié qu'il lui portait, lui voulut mettre la main au tétin, qui fut par elle repoussé comme elle devait. Et fut si courroucé qu'il lui dit : « Faut-il qu'une religieuse sache qu'elle ait des tétins ? » Elle lui dit : « Je sais que j'en ai, et certainement que vous ni autre n'y toucherez point, car je ne suis pas si jeune et ignorante que je n'entende bien ce qui est péché et ce qui ne l'est pas !"

(à suivre)

Le portrait est une oeuvre du photographe néerlandais Hendrik Kerstens né en 1956.

lundi 4 octobre 2010

Françoise de Bourdeille, emmonastérisée

Dans son livre "Les noces salées" sous-titré "La révolte de la Grande Gabelle dans l'Ouest", l'auteur Robert Ducluzeau, raconte ceci à propos de Françoise de Bourdeille : "le sort de F. de B. ne s'était pas amélioré (...) puisqu'on venait de la placer au couvent de Sainte-Croix de Poitiers où elle devait prononcer ses voeux définitifs quelques mois plus tard malgré ses pleurs et ses protestations violentes. On ne sait même pas si ses parents prirent le temps d'aller visiter la petite moniale de treize ans dans son couvent Sainte-Croix lors de leur passage à Poitiers. Il lui faudra 25 ans de lutte et de protestations incessantes pour qu'elle arrive è rompre ses voeux, à recouvrer sa liberté et à pouvoir enfin se marier !".
On ne sait pas si Françoise de Bourdeille, l'une des soeurs de Brantôme que je cite ici, s'est convertie au protestantisme pour se sortir de ce guêpier dans lequel elle n'avait en rien choisi de se fourrer. Ce qui ressort en tout cas de cette période, c'est que l'espoir suscité par la Réforme auprès des femmes de la Renaissance est assez identique à celui soulevé par le Christianisme au temps des Romains. Tant de jeunes filles d'alors furent jetées aux lions pour avoir adhéré à une doctrine qui les délivraient enfin du droit de vie et de mort que possédait sur elles le Pater Familias du système patriarcal à la sauce romaine !
Les saintes Blandine, Agnès, Félicité, Cécile, Christine, Nadège, Sabine, Emerita, Digna, Philomène, Victoire, Bibiane, Parascève, Agrippine, Zoé, Suzanne, Justine, Rufine, Seconde, Eugénie, Praxède, Béatrice, Anastasie, Irène, Lucie, Perpétue etc, dites "vierges et martyres" (à Rome), cannonisées par les papes successifs sont à ajouter sur la liste du gynécide dénoncé ici, au même titre que toutes leurs consoeurs qui ont payé le prix fort pour avoir voulu s'affranchir d'une façon ou d'une autre du joug masculin.

Au temps de le Réforme, on a vu que les hommes et les femmes se sont massacrés à part plus ou moins égales mais quand il s'est agit d'honorer les morts, tout le mérite s'en est allé aux hommes.
Marie d'Ennetières (que je soupçonne d'avoir été rebaptisée Marie Dentière par ses ennemis pour lui donner des allures carnassières) ne figure pas parmi les grands réformateurs statufiés à Genève. Alors qu'elle a effectué un vrai travail de missionnaire en se rendant de couvent en couvent pour persuader les nonnes de se rallier à la nouvelle religion. Quelle ingratitude !
En comparaison, l'église catholique s'est tout de même montrée moins avare de reconnaissance !

Certain.e.s me diront : mais pourquoi toutes ces considérations sur la religion ? N'est-elle pas un instrument d'asservissement comme un autre, voire pire ? Je leur répondrais : mais qu'est ce donc que la religion sinon une idéologie ?
A ce titre, l'apparition d'une idéologie nouvelle qui révise le statut des femmes un tant soit peu à leur avantage est bonne à prendre sur le moment et a, d'ailleurs, tôt fait de faire des adeptes !
Ainsi il ne faut pas appréhender ici la religion d'une façon moderne mais pour ce qu'elle a impliqué comme modifications dans la vie des femmes a un moment donné de l'histoire. Il faut penser la religion comme mouvement et laisser de côté rites, dogmes, pratiques et croyances. Il faut voir la religion comme un instrument, en effet : de libération un jour, d'asservissement le lendemain, et un beau matin : d'aliénation. Avant que la ronde ne recommence...