à la recherche des femmes perdues dans l'espace-temps et autres aventures...
dimanche 29 mai 2011
Dans le chansonnier de Katharina von Hatzfeld
Ich klage mich siere, ich arme wyf
Je me plains beaucoup, moi pauvre femme
Kratze nyn stoltzen lyf
Gratte maintenant fière vie
Dye floe doynt mich byssen,
Les (puces ?) me piquent
myn gewant doyn ich zerryssen
Ma robe j'ai déchirée
Wust ich darvur eyn vrunt,
Si je connaissais un ami
der myrs verdryven kunt
qui pouvait me les chasser
Dae geve ich alles umb
je donnerais tout pour...
my man ligt wie eyn stumb
Mon mari est couché comme une souche
hylft my geyn floe eynstucken
ne m'aide pas à (me débarrasser des puces ?)
fliest nachtz yn synen schuhen
s'enfuit la nuit dans ses chaussures
recht wie eyn vulls swyn
droit comme (un cochon saoûl ?)
hat ym gedain der wyn
Le vin l'a achevé
Och Gott, wie sall ich halden huys?
Ô dieu comment puis-je tenir ma maison ?
my man, der leift ym suys
mon mari se laisse (vite en aller?),
komptzo der mythernacht heymhyncken
rentre à la maison vers minuit en boitant
Der wyn ded uys ym styncken
Le vin s'exhale de sa personne
daezu stynck ym das muyll
De plus sa gueule lui pue
im bett dae ist y fuyll.
dans le lit (ou sa barbe) c'en est plein (?)
Geine freud ich van eime hayn,
Je n'ai pas de joie de sa part
dat macht syn wynegayn,
je préfère quand il part
dae zu syn groysses follen.
(c'est sa grande volonté ?)
Liege ich uf eyner zynnen
Si j'étais couché sur un (créneau?)
Und fiele yn Reyn hynaff
Et lui tombait directement dessus
were mit mir eyn groysse freudt.
cela me remplirait de joie
Sterv hy vor Collen hyn
S'il (mourrait ?) de
so wulde ich mynen syn
(je serais mon propre maître ?)
zo eynem jongen setzen,
(mettrais un enfant au monde ? ou vivrais avec un garcon)
der myr des leytz ergetze
qui me.... (le cordon ?)
der myr die floe verdryf,
qui me chasseraient les puces (?)
syn eigen ich blyf.
je resterai sienne.
C'est de la devinette mais cela permet d'appréhender un peu le sens général.
Le chansonnier d'Amalia de Clèves (1517-1586) serait en fait celui de Katharina de Hatzfeld (1536-1571) une dame d'honneur de la duchesse, et une ou deux chansons d'Amalia s'y trouvant , on le lui aurait attribué.
Il ne contient pas de notes comme le chansonnier de Catherina Tirs et celui d'Anne de Cologne, c'est la raison pour laquelle, nous n'avons pas d'enregistrement. La chanson que j'ai tenté de traduire se distingue nettement des autres. Elle aurait été exprès recouverte de taches par un lecteur masculin pour être rendue illisible.
Il semblerait que dans ces chansonniers les chansons qui étaient trop ostensiblement le reflet d'une perspective féminine ont fortement dérangé les musicologues des siècles suivants.
C'est ce que raconte Linda Maria Koldau dans "Frauen - Musik - Kultur" (les femmes et la culture musicale), le livre d'où j'ai extrait ce poème et qui n'existe pas (encore) en francais.
Ce poème sur la pénibilité du mariage fait penser à celui de Nicole Estienne Liébault que j'ai cité ici et qui s'intitulait Les Misères de la Femme mariée, où se peuvent voir les peines et tourmens qu’elle reçoit durant sa vie, mis en forme de stances par Madame Liebault.
vendredi 20 août 2010
Marie Cailler et Gélonis Salmon-Macrin, élèves-épouses
Ce n'est pas pour rien que Molière écrivit un siècle plus tard "L'école des femmes". Il y avait de la matière à et depuis longtemps.
Aymeri Bouchard auteur de "De la nature des femmes" qu'il rédigea parce que les femmes l'auraient pris pour avocat, afin de le charger de les défendre contre André Tiraqueau, auteur du De legibus connubialibus », écrit :
« Le juge Tiraqueau, qui venait d'épouser en 1512, à vingt-quatre ans, demoiselle Marie Caillé, âgée de onze ans, recherchait les meilleurs moyens d'instruire, éduquer, former sa jeune épouse. A cet effet, il consulta les anciens, et, après avoir considéré une multitude de textes, il composa hâtivement un traité De legibus connubialibus, auquel il fit travailler, à ce qu'on suppose, les jeunes et savants cordeliers de Fontenay et qui fut imprimé en 1513. »
Par ailleurs, Rabelais note que Cette culture qu'acquirent les femmes au XVIe siècle, à commencer par la sœur et la fille du roi, Marguerite de Navarre et Marguerite de Savoie, faisait l'admiration de Salmon-Macrin et de beaucoup d'autres». C'est à dire : de Tiraqueau également. Mis à part que la culture de ces deux Marguerite leur venait d'une femme sans homme : Louise de Savoie, veuve à 18 ans et qui le resta jusqu'à lafin de sa vie afin de jouir de toute son autonomie !
Ainsi le poète de langue latine Salmon-Macrin, demanda à Gélonis (ou Guillone), sa future épouse (15 ans, lui 35), d'apprendre des rudiments du latin avec son frère, et continua par la suite lui-même de parfaire cet enseignement, il s'adresse ainsi à sa fiancée :
…je t’en prie, ose étudier les rudiments et l’exercer, en prenant ton frère pour professeur sur les petits livres que je viens de t’envoyer. Une fois acquis ces premiers éléments, grâce aux efforts de ton frère et aux tiens, je remplirai à mon tour son office, je t’apprendrai, à toi qui dois devenir mon épouse des choses qui nous seront à tous les deux fort agréables, et je te perfectionnerai avec de très douces Camènes*, étendu sur le sein brûlant de ton mari, échangeant avec lui baisers et folâtreries.
Dreux Du Radier compte Gélonis dans sa "Bibliothèque historique et critique du Poitou" (édit Ganeau, 17..) au nombre des “ savantes poitevines". Il en adresse des éloges à Macrin afin de le soulager du chagrin de sa mort, et, dans la foulée, nous informe qu’elle savait composer des vers (mais où sont-ils ?).
Ainsi Salmon-Macrin jouait avec délectation au professeur. Il est tout à son honneur d'avoir souhaité pour sa femme (de 11 ans !) un peu d'érudition plutôt que de vouloir la maintenir dans l'ignorance mais je crains que cela n'ait du surtout servir à son agrément personnel.
Car l'enseignement de Salmon Macrin permit principalement à Gélonis de comprendre les poèmes en latin que lui adressait son époux. D'après ces poèmes, il semble la couver jalousement comme une mari un brin possessif :
Pourquoi teindre en roux les mèches de ta chevelure et les rassembler avec un nœud d’or, toi dont flamboient le sandyx et la robe de pourpre, ô mon épouse, si tu souhaites me plaire ?
Tu es assez élégante si tu peux plaire à ton fiancé ; méprise ce que répète à ton sujet la renommée bavarde : une dame vertueuse, je te l’assure, ne recherche pas les regards du grand nombre.
Don’t talk to strangers ("Lolita" Nabokov)
Ne va pas sans raison, lumière de ma vie, te consumer, abîmer par des pleurs immodérées ton éblouissant visage : je reviendrai, je te désirerai, les jours d’hiver me ramèneront. Alors te sera fidèlement rendu le capital lui-même, sans oublier, objet de tes longs désirs, le produit des intérêts annuels : tu reconnaîtras n’avoir rien perdu à attendre…
Elle n’avait, voyez-vous, absolument nulle part où aller. ("Lolita" Nabokov).
… dès qu’à nouveau je dus regagner cette odieuse Cour, voici qu’à nouveau l’amour m’assaille et réveille les agitations effrénées de mon esprit délirant, encore plus cruellement, plus démesurément, si bien que je paie cher notre douce intimité et notre pratique amoureuse.
A quoi bon en effet des fourrures de pourpre sidonienne, à quoi bon des appartements lambrissés et la pierre phrygienne, s’il faut, au comble du chagrin, coucher dans un lit vide, Sans plus tarder, voici que je reviens, ne t’afflige pas ! Alors, autour de ton cou, je jetterai mes bras de cire, aussi étroitement que le lierre rampant étreint l’orme.
I really did not mind where to dwell provided I could lock my Lolita up somewhere ("Lolita" Nabokov).
Cesse, je t’en prie, ton odieuse plainte, ô ma fiancée qui m’est plus chère que moi-même, je resterai inébranlable et rien, sauf la mort seulement, ne mettra fin à ma flamme.
Le 14 juin 1550, Gelonis décède. Probablement épuisée par les grossesses successives, elle toussait depuis plusieurs années et crachait le sang. Elle n'avait que quarante ans.
On ne sait pas quand est morte Marie Cailler née en 1501, mais André Tiraqueau de 12 ans son aîné mourut bien après elle, à l'âge de 67 ans environ.
Jean Salmon-Macrin est lui aussi décédé après son épouse de 20 ans sa cadette à l'âge de 78 ans.
*Camènes : nymphes chez les Romains que les poètes latins identifient aux Muses.
vendredi 9 juillet 2010
Nicole Estienne Liébaut dite "Olympe"

Malheureuse en mariage, Nicole Estienne (v. 1545- ap. 1584), nièce du célèbre imprimeur Robert Estienne composa d'admirables stances sur la misère de la femme mariée qui, peut-être, lui avaient été inspirées par le passage du "Miroir" de Marguerite de Navarre cité précédement (thème encore abordé de nos jours par exemple sur ce blog). Mais lisons ces vers intitulés :
Les Misères de la Femme mariée, où se peuvent voir les peines et tourmens qu’elle reçoit durant sa vie, mis en forme de stances par Madame Liebault.
À Paris, chez Pierre Menier, demeurant à la Porte Sainct Victor. In-8.
Muses, qui chastement passez vostre bel aage
Sans vous assujettir aux loix du mariage,
Sçachant combien la femme y endure de mal,
Favorisez-moy tant que je puisse descrire
Les travaux continus et le cruel martyre
Qui sans fin nous tallonne en ce joug nuptial.
Du soleil tout voyant la lampe journalière
Ne sçauroit remarquer, en faisant sa carrière,
Rien de plus miserable et de plus tourmenté
Que la femme subjette à ces hommes iniques
Qui, depourveuz d’amour, par leurs loix tiraniques,
Se font maistres du corps et de la volonté.
Ô grand Dieu tout-puissant ! si la femme, peu caute,
Contre ton sainct vouloir avoit fait quelque faute,
Tu la devois punir d’un moins aigre tourment ;
Mais, las ! ce n’est pas toy, Dieu remply de clemence,
Qui de tes serviteurs pourchasses la vengeance :
Tout ce mal’heur nous vient des hommes seulement.
Voyant que l’homme estoit triste, melancolique,
De soy-mesme ennemy, chagrin et fantastique,
Afin de corriger ce mauvais naturel,
Tu luy donnas la femme, en beautez excellente,
Pour fidèle compagne, et non comme servante,
Enchargeant à tous deux un amour mutuel.
Ô bien heureux accord ! ô sacrée alliance !
Present digne des cieux, gracieuse accointance,
Pleine de tout plaisir, de grace et de douceur,
Si l’homme audacieux n’eust, à sa fantaisie,
Changé tes douces loix en dure tyrannie
Ton miel en amertume, et ta paix en rigueur !
À peine maintenant sommes-nous hors d’enfance,
Et n’avons pas encor du monde cognoissance,
Que vous taschez desjà par dix mille moyens,
Par presens et discours, par des larmes contraintes,
À nous embarasser dedans vos labyrintes,
Vos cruelles prisons, vos dangereux liens.
(...)
(...)
(...)
Si c’est quelque pauvre homme, helas ! qui pourroit dire
La honte, le mespris, le chagrin, le martyre
Qu’en son pauvre mesnage il luy faut endurer !
Elle seulle entretient sa petite famille,
Eslève ses enfans, les nourrit, les habille,
Contre-gardant son bien pour le faire durer.
Et toutes fois encor l’homme se glorifie
Que c’est par son labeur que la femme est nourrie,
Et qu’il apporte seul ce pain à la maison.
C’est beaucoup d’acquerir, mais plus encor je prise
Quand l’on sçait sagement garder la chose acquise :
L’un despend de fortune, et l’autre de raison.
S’elle en espouze un riche, il faut qu’elle s’attende
D’obeir à l’instant à tout ce qu’il commande,
Sans oser s’enquerir pour quoy c’est qu’il le fait.
Il veut faire le grand, et, superbe, desdaigne
Celle qu’il a choisie pour espouze et compaigne,
En faisant moins de cas que d’un simple valet.
Mais que luy peut servir d’avoir un homme riche,
S’il ne laisse pourtant d’estre villain et chiche ?
S’elle ne peut avoir ce qui est de besoin
Pour son petit mesnage ? Ou si, vaincu de honte,
Il donne quelque argent, de luy en rendre compte,
Comme une chambrière, il faut qu’elle ait le soin.
Et cependant monsieur, estant en compagnie,
Assez prodiguement ses escus il manie,
Et hors de son logis se donne du bon temps ;
Puis, quand il s’en revient, fasché pour quelque affaire,
Sur le sueil de son huis laisse la bonne chère6.
Sa femme a tous les cris, d’autres le passe-temps.
Il cherche occasion de prendre une querelle,
Qui sera bien souvent pour un bout de chandelle,
Pour un morceau de bois, pour un voirre cassé.
Elle, qui n’en peut mais, porte la folle enchère,
Et sur elle à la fin retombe la colère
Et l’injuste courroux de ce fol insensé.
Ainsi de tous costez la femme est miserable,
Subjette à la mercy de l’homme impitoyable,
Qui luy fait plus de maux qu’on ne peut endurer.
Le captif est plus aise, et le pauvre forçaire
Encor en ses mal heurs et l’un et l’autre espère ;
Mais elle doit sans plus à la mort esperer.
Ne s’en faut esbahir, puis qu’eux, pleins de malice,
N’ayans autre raison que leur seulle injustice,
Font et rompent les loix selon leur volonté,
Et, usurpans tous seuls, à tort, la seigneurie
Qui de Dieu nous estoit en commun departie,
Nous ravissent, cruels ! la chère liberté.
Je laisse maintenant l’incroyable tristesse
Que ceste pauvre femme endure en sa grossesse ;
Le danger où elle est durant l’enfantement,
La charge des enfans, si penible et fascheuse ;
Combien pour son mary elle se rend soigneuse,
Dont elle ne reçoit pour loyer que tourment.
Je n’auray jamais fait si je veux entreprendre,
Ô Muses ! par mes vers de donner à entendre
Et nostre affliction et leur grand’ cruauté,
Puis, en renouvellant tant de justes complaintes,
J’ay peur que de pitié vos ames soient atteintes,
Voyant que vostre sexe est ainsi maltraicté.
(Nicole Estienne fut aimée d'un poète nommé Jacques Grévin qui réalisa un oeuvre composé de sonnets, de chants, d'odes, de vilanelles, etc..intitulée "Olympe" et dédiée à Nicole. Il l'aurait épousé et sans doute rendue heureuse s'il n'était mort âgé de 29 ans sans avoir pu l'épouser. On associe souvent à Nicole Estienne Liébaut le nom d'Olympe).
jeudi 8 juillet 2010
En quoi le "Miroir" de Marguerite de Navarre est-il un brûlot ?
En quoi ce poème religieux de plus de 1500 vers a t-il pu devenir un brûlot ?
Sans vouloir disséquer toute l'oeuvre, on peut en prélever des extraits et chercher ce qui a pu faire bondir les sorbonnards :
A cette époque, ces censeurs examinaient en premier lieu tout ce qui ressortait de la foi. Et les doctrines théologiques de Martin Luther transpirent quelque peu dans le poème de Marguerite. Elle se décrit comme «de la boue avant la vie, de la fiente après », elle déclare que ses péchés l'accablent : [ils sont] « en grand nombre », que son corps est voué « au mal, à l’ennui, à la douleur, à la peine, à une vie très brève et une fin incertaine. »
Cette dévalorisation de la nature humaine revient à séparer le temporel et les affaires d’ici-bas du spirituel et les affaires d’En-Haut en accordant la priorité au premier. Scandale !
Plus grave encore, elle affirme explicitement que l'âme humaine ne peut faire appel à ses propres ressources pour se corriger, car elle « gît à terre, sans clarté ni lumière, chétive, esclave et prisonnière, les pieds liés par la concupiscence ».
Elle conteste même l'utilité de la prière : car Jésus « n’attend pas qu’humblement on le prie ». Ce serait même plutôt son Esprit qui « pousse un gémissement dans le coeur » de celui qui crie à l’aide.
Bref, la grâce, c’est-à-dire l’intervention directe de Dieu dans le cœur humain, est la seule bouée de sauvetage de l'âme qui se noie. Marguerite décrit la grâce comme ce qui « illumine les ténèbres par sa clarté », qui vient « déchirer le voile de l’ignorance » et « donner l’intelligence » de toutes choses.
Cette idée que la grâce divine se passe d'Eglise institutionnelle, c'est bien exactement le cri de guerre de Luther. Sola gratia (la grâce seule) qui exclue absolument l'intercession du prêtre. Les ecclésiastiques se sentent menacés. Il en va de la stabilité de la société.
Extrait :
Où est l'Enfer remply entierement
De tout malheur, travail, peine et tourment?
Où est le puitz de malediction,
D'où sans fin sort desesperation?
Est il de mal nul sy profond abysme
Qui suffisant fust pour punir la disme
De mes pechés, qui sont en sy grand nombre
Qu'infinité rend sy obscure l'ombre
Que les compter ne bien voir je ne puys?
Car trop avant avecques eux je suis.
Et qui pis est, je n'ay pas la puissance
D'avoir d'un seul, au vray, la congnoissance.
Bien sens en moy que j'en ay la racine,
Et au dehors ne voy effect ne signe,
Qui ne soit tout branche, fleur, fueille et fruit,
Que tout autour de moy elle produit.
Dès la première strophe, Marguerite pose la question de savoir où se trouve l'Enfer ? Sa réponse : il est ici-bas puisque l'enfer C'EST le péché sur lequel l'être humain n'a pas le pouvoir que lui prête le dogme catholique...horreur !
Tout ou presque dans ce poème interroge et donc remet en cause en profondeur les doctrines qui servent de fondements à la société de l'époque.
C'est donc un pavé dans la mare.
Le genre de pavé dans la mare qui, pour donner un exemple actuel, consisterait à affirmer que le concept de développement durable est totalement absurde.
Bien sûr, on ne pendra pas les personnes qui énoncent cette "hérésie" mais elle sera indéniablement percue comme telle (cette époque n'étant pas plus que le XVIe siècle exempts de croyances, loin s'en faut).
Mais dans le "Miroir" on ne trouve pas que des théories empruntées à la Réforme.
On trouve bien d'autres choses comme cette critique des maris :
Si pere a eu de son enfant mercy,
Si mere a eu pour son filz du soucy,
Si frere à sœur a couvert le peché,
Je n'ay point veu, ou il est bien caché,
Que nul Mary, pour à luy retourner,
Ayt à sa femme onc voulu pardonner.
Assez en est qui pour venger leur tort,
Par jugement les ont fait mettre à mort.
Autres, voyans leur peché, tout soudain
A les tuer n'ont espargné leur main.
Autres, voyans leurs maux trop apparentz,
Renvoyées les ont chez leurs parentz.
Autres, cuydans punir leur mauvais tour,
Enfermées les ont dens une tour.
Bref, regardez toutes complexions,
La fin n'en tend qu'à grands punitions.
Et le moins mal que j'en ay peu sçavoir,
C'est que jamais ilz ne les veulent voir.
Plus tost feriez tourner le firmament
Que d'un Mary faire l'appointement,
Quand il est seur du peché qu'elle a fait,
Pour l'avoir veüe ou prinse en son meffait.
Autant le pardon entre parents directs semble une évidence, autant l'époux se montre incapable de passer l'éponge sur les impairs de sa femme, n'hésitant pas éventuellement à l'assassiner, déclare Marguerite, à une époque où les femmes qui ont à souffrir de la condition d'épouse sont bien plus nombreuses qu'aujourd'hui. La preuve : la majorité des très jeunes veuves de la noblesse (comme Louise de Savoie la propre mère de Marguerite, veuve à dix-huit ans) refusait absolument de se remarier.
L'historien de la littérature Abel Lefranc (1863-1952) dit de Marguerite de Navarre :
« La poésie religieuse et philosophique, celle qui ne craint pas de laisser au second plan les joies et les plaintes de l’amour pour s’attacher de préférence aux grands problèmes et aux anxiétés qu’ils provoquent dans l'âme humaine, est, pour une grande part, redevable à Marguerite de son existence... »
(Précision : cette reine de Navarre là n'est pas "la reine Margot" c'est sa grande-tante. Autrefois on l'appelait "Marguerite d'Angoulême". Du moins était-elle citée sous ce nom dans les livres scolaires).