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vendredi 1 juin 2018

68 en Allemagne : Friederike Hausmann la femme penchée sur le corps de Benno Ohnesorg

L'année dernière, sous la pluie, devant l'opéra de Berlin, la gauche allemande a projeté sur un écran en plein air, un documentaire satirique sur la visite du Shah d'Iran, pour commémorer l'assassinat par Karl-Heinz Kurras de l'étudiant Benno Ohnesorg, durant la manifestation du 2 juin 1967 organisée contre la visite officielle de Mohammad Reza Pahlavi et Farah Diba. Cet événement passe pour marquer le début des événements de 68 en Allemagne, ainsi que la formation du Mouvement du 2 Juin et de la Fraction armée rouge.
Parmi les intervenant.e.s, il y avait le fils de Benno Ohnesorg qui n'a jamais connu son père, sa mère étant enceinte de lui au moment du meurtre. D'autres témoin.e.s d'époque étaient également présente.s. mais pas la femme de l'une des photos les plus célèbres de l'histoire contemporaine allemande.

Cette photo d'une femme penchée sur le corps de Benno Ohnesorg continue encore aujourd'hui à faire le tour du monde.

Qui était-elle, celle dans les bras desquels mourut l'étudiant Ohnesorg ? Elle exprima par la suite combien il est traumatisant d'assister à la mort, en temps réel, d'un inconnu surtout quand on ne s'y attend pas (il n'était pas encore mort quand elle s'est penchée sur lui). Mais que le sentiment d'irréalité avait commencé bien avant, avec l'attaque particulièrement violente de la police.
Les étudiant.e.s qui manifestaient devant l'opéra avait été poussé.e.s dans une ruelle jusque dans une cour d'où illes ne pouvaient fuir. La police s'était ensuite ruée sur la foule avec des matraques. Un coup de feu avait retenti. Benno Ohnesorg s'était soudain écroulé et sans même réfléchir, la jeune femme avait mis son sac sous la tête de l'homme tombé à ses pieds. Ensuite, trou noir. Elle ne se souvient plus de ce qui s'est passé avant qu'elle ne se retrouve plu tard hors de la cour, dans la rue, avec du sang sur les mains et ne se rappelle pas le moins du monde de ce qu'elle a fait ou dit ou de ce qui s'est produit autour d'elle, une fois Ohnesorg décédé.

 Friederike Hausmann qui étudiait alors l'histoire et le latin à la Freie Universität de Berlin et avait pour souhait de devenir enseignante, portait ce soir-là une tenue de soirée, ayant prévu de déjouer la police en se mêlant aux invité.e.s afin de les surprendre avec des slogans contre le régime du Shah. Mais cela ne s'était pas déroulé ainsi. La police avait dès le début ceinturé la manif. Il était impossible d'approcher le groupe des invité.e.s. Friederike Hausmann fut poussée avec les autres dans la cour fatale. Elle n'a pas entendu le coup de feu mortel ni vu d'appareil photo la photographier et ne savait pas que cet homme allongé là ne se releverait plus jamais.

  Ni qu'elle ne pourrait plus devenir enseignante. Car on ne lui permit pas d'enseigner. Elle tomba sous le coup du Radikalenerlass de 1972, une loi refusant l'emploi d'"extrémistes" dans la fonction publique.

Suite à l'effroyable meurtre dont elle avait été témoin.e, elle avait certes adhéré au SDS et assisté à des réunions du KPD-AO (organisation pour la reconstruction du parti communiste allemand), bien que selon ses dires, elle ne fut pas de nature radicale. Elle était une étudiante comme les autres qui, à l'époque, s'intéressait tout à fait normalement aux affaires publiques (ce qui n'est plus le cas des étudiant.e.s actuel.le.s tou.te.s pressé.e.s de se fondre dans le moule). La répression disproportionnée aux revendications de la manif du 2 juin lui aurait insufflé un élan radical. Mais ce ne furent pas les réunions politiques d'extrême-gauche auxquelles elle avait assisté qui furent invoquées pour l'écarter de l'enseignement. Il en fallait bien moins pour passer pour extrémiste. Sa voiture avait été apercue à plusieurs reprises à proximité de manifestations non autorisées.
C'est la raison qui fut avancée pour expliquer sa non-admission à la fonction publique.

Fuyant les années de plomb, elle s'installa à Florence en Italie et se redirigea vers la traduction de l'italien en allemand.

Elle traduira très classiquement Pétrarque et Umberto Ecco mais aussi des femmes politiques comme Lilli Gruber, autrice de plusieurs livres sur l'Islam et l'Iran, Barbara Spinelli, cofondatrice du quotidien La Repubblica et l'ex-dirigeante du parti communiste italien, Rossana Rossanda.

Elle publiera aussi ses propres livres dont quelques-uns sur des femmes de pouvoir au temps de la Renaissance italienne comme Alessandra Strozzi et Lucrezia Medici ainsi que d'autres du 18e siècle italien comme Marie-Caroline, reine de Naples.

Bien des années après, elle retourne au pays et, en 2005, elle est finalement autorisée à pratiquer l'enseignement. Elle devient prof de latin et d'histoire au lycée Christoph-Probst de Gilching près de Munich.


Elle dit, aujourd'hui, que cette photo qui revient en permanence dans journaux, livres et émissions sur l'histoire de l'Allemagne au 20e siècle, déréalise son souvenir.

Neanmoins, elle se rappelle ce que sa bouche en mouvement sur la photo réclamait: une ambulance. Vite.


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Nous remarquerons qu'en France le cliché emblématique de 68 représente un leader médiatisé de la contestation estudiantine. Celui que l'on appela alors "Dany le Rouge", roux et supposément communiste ,fixant effrontément un CRS, appelé alors "SS".
En France, la photo emblématique de 68 représente en quelque sorte l'ordre nouveau masculin défiant les forces de l'ancien ordre tout aussi masculin. Cette image est trompeuse puisqu'aujourd'hui, le jeune mâle qui défiait ses aînés sur la photo est devenu la mouche du coche capitaliste entraînant la calèche néolibérale et technocratique vers ce qu'il croit être l'"avant" et n'est autre que le ravin.

En Allemagne, le cliché emblématique de 68 (qui commence en 67) représente l'ordre nouveau masculin TUÉ par les forces de l'ordre masculin d'alors. On dirait que le Féminin opprimé anonyme telle Antigone constate, indignée, l'assassinat du fils par le père. Celles qui engendrent ces corps qu'on tue sont témoin.e.s de la haine de la vie qui est la marque du patriarcat. Antigone-Friederike est emmurée dans l'image de son indignation et désir de réparation par un Créon intemporel car il n'y a ni ordre nouveau masculin, ni ordre ancien masculin. Tant que le masculin domine, il n'y a ni modernité ni ancienneté, il n'y a qu'une continuité.
 
 

L'écrivain Édouard Louis dit, à propos de son livre "Qui a tué mon père", "la masculinité a été l'un des mécanismes qui a le plus détruit mon père". Ici 16:47
Il dit aussi qu'il y a une protestation aujourd'hui tout aussi forte et vivante qu'en 68 mais différente car elle s'est enrichie entre autres du féminisme.

Mais si partout dans le monde les manifestations de femmes sont devenues à ce point importantes que l'on ne peut plus les occulter, le patriarcat moribond va continuer à frapper de tous côtés comme un dément. Il tuera encore tout ce qui se mettra en travers de son chemin même si sa disparition est programmée. En conséquence, si nouvel ordre il y a un jour, il sera féminin, tout simplement parce que la préservation de la vie sur Terre l'exige.

samedi 30 mars 2013

Esther Inglis, relieuse, calligraphe, écrivaine et traductrice

Esther Inglis (1571-1624) était la fille d'un huguenot enfui en Écosse après la nuit de la Saint-Barthélémy (23/24.8.1572) lors des guerres de religions. Elle est problablement née à Dieppe. "Inglis" est en fait une anglicisation du nom "Langlois".
Voici un article illustré de plusieurs oeuvres d'Esther Inglis dont j'ai surtout retenu les reliures pour changer des oeuvres dessinées, gravées ou peintes.
Néanmoins ce détail est intéressant : sur cet agrandissement d'une ornementation florale, on voit de petit trous qui servaient à Esther Inglis à décalquer ses propres motifs afin de les réutiliser dans d'autres livres et psautiers.


De l'énorme travail qu'elle a fourni pendant sa vie, il nous reste par chance 60 manuscrits ainsi que ces beaux ouvrages de reliure.



 Reliure en velours brun aux armes du prince Maurice de Nassau

Psautier à reliure brodée de perles destiné au prince Henri

samedi 2 mars 2013

Anna Visscher, graveuse sur verre



Anna Visscher, (1584-1651), fut poétesse, traductrice, calligraphe et graveuse sur verre.



Anna Visscher était la fille aînée du négociant en grains et poète amateur Roemer Visscher et d'Aefgen Onderwater, la fille d'un brasseur. Elle suivit des études classiques à Amsterdam et apprit également la calligraphie, le dessin et la peinture, le français et l'italien et choisit de traduire Georgette de Montenay. Pour ce qui est de sa poésie, ses mises en rimes de psaumes selon le modèle usité dans l'Église réformée et le contenu de ses poèmes, indiquent fortement sa sympathie pour la religion reformée.File:Anna Roemers Visscher02.jpg

Une note faite par Ernest Brinck en 1612 lors de sa visite à la maison des Visscher, confirme qu'Anna et ses jeunes sœurs Geertrui et Tesselschade excellaient dans des disciplines telles que la musique, la peinture, la gravure sur verre, les refrains (une forme poétique proche de la ballade), l'invention d'emblèmes, la broderie et la natation, apprise dans le jardin de leur père où se trouvait un canal d'eau.
On n'a conservé aucun des refrains d'Anna. Il nous reste d'elle un exemplaire des Cent emblèmes chrestiens (1602), de la poétesse Georgette de Montenay, dans lequel Anna Visscher écrivit les traductions qu’elle avait faites des légendes rimées. L'intérêt qu'elle portait aux emblèmes se reflète aussi dans l'édition des Sinne-poppen de 1614 de son père, dont elle s'occupa en 1620 en complétant les explications en prose au-dessous des images par ses propres distiques. Parfois, elle ajouta un poème plus long de son cru.
 
Roemer
Même si Anna, tout au long de sa vie, fut admirée en tant que poétesse par, entre autres Vondel, Huygens et Cats, et que l'on l'appela une seconde Sappho, la dixième muse ou une quatrième Grâce, ses poèmes parurent uniquement dans des recueils d'autres auteurs, tels que son père, que Heinsius et que Cats, ainsi que dans un recueil d'intérêt local, le Zeeusche Nachtegael (Le rossignol zélandais). On ne  publia pas ses créations, bien qu'elles soient conservées dans de beaux manuscrits calligraphiés, dont un seul est encore existant. Un copiste, sans doute un certain David de Moor, prit la peine de les copier. Son fils Romanus van Wesel ayant sauvegardé les œuvres de sa mère ainsi que celles de sa tante Tesselschade, jugea leur qualité insuffisante pour les publier sans y apporter des modifications.
Un auteur anonyme du XVIIIe siècle se fâcha du fait que les autrices auraient gagné beaucoup d'admiration pour cette seule raison d'avoir été des femmes : « Nous ne voulons pas faire mention de mademoiselle Anna Roemers Visscher, de Tesselschade [...] ni de beaucoup d'autres, car leur vers ne doivent leur succès qu'à leur sexe » (cité de Boekzael der geleerde werelt, 1719).
Au XIXe siècle, elle fut redécouverte, comme d'ailleurs sa sœur Maria Tesselschade. Le sentiment patriotique fut flatté par l'existence de ces deux femmes aux esprits élevés : on se vantait d'avoir découvert que les Pays-Bas aussi comptaient, déjà très tôt, des poétesses importantes parmi leurs littérateurs. Anna était considérée comme l'amie de Cats, apparemment en raison des aspects didactiques de l'œuvre de ce dernier : on se souvenait surtout de ses poèmes à tendance pieuse et docte. À peine son esprit d'autodérision fut remarqué et ce fut en partie pour cette raison qu'elle est longtemps restée à l'ombre de sa sœur Tesselschade.


Roemer

Par contre on a conservé ses gravures sur verre.

samedi 30 octobre 2010

La belle dame sans mercy

Anne de Graville a donc adapté sous forme de rondeaux le poème d'Alain Chartier qui a été repris au XIXe siècle par le poète anglais John Keats "La belle dame sans merci" ce qui veut dire la dame sans pitié (pour le pauvre amoureux).

En voici un extrait dont j'ai adapté l'orthographe au nôtre.


Cette oraison de coeur dite à merveilles

Vint a Venus jusque au fond des oreilles

Et tout à coup vit le temple éclairci

Qui signe était d'avoir don de sa merci

Et qu'elle avait bien sa prière ouie

Dont Pallamon en pensée en jouie

La [re]mercia puis se leva joyeux

Se promenant par ce lieu somptueux

Et apercoit que peinte y est jeunesse

Plaisir désir secret espoir liesse

Que d'un accord de toute leur puissance

Faisaient honneur à dame jouissance

Cupidon fut dessus une fontaine

Les yeux bandés qui de main incertaine

Flèches tirait à plusieurs dommageuses

En faisant plaie à chacun dangereuses

Deux flèches eut aigües par les pointes

Et deux aussi par grandes douceurs ointes

Quatre en avait fort bien enferrées d'or

Qui tira hors de son riche trésor

Dont il tirait et rendait ses sujets

Trop mieux tenus que nul oiseau par geai

Près de ses pieds y avait fait de bois

Un bel étui qu'on appelle un carquois

Bien peu usé car on n'y touchait guère

Flèches y eut d'une étrangère manière

Longues seraient et fâcheuses à décrire

Dont n'est besoin de plus autant dire

Hors qu'ils étaient à la turque envenimées

Par quoi faisaient leurs plaies ennimées

Et n'en peut on le frappe secourir

Qu'il n'ait le mal toujours jusqu'au mourir

Mais Cupidon eut de sa mère un don

Pour les brûler toutes de son brandon

Ce qui fut fait se montrait la peinture

Hors une flèche oubliée d'aventure

Mais connaissant l'heure très opportune

Tout doucement la dérobait Fortune

Qui la vendit depuis à Cupidon

Puis l'essayer sur la reine Didon*

Si la trouva de si semblable vertu

Et tel effet que au premier avait eu

Bien l'approuva Sapho* Iseult* Phyllis*

Sigismonde Felice Amordelis

La dame aussi qu'on nommait d'Escallot*

Qui trop aima messire Lancelot

Et cette la née en Northumberland

Pour qui Phébus fit mainte chose grande

Oenone* Aulde Laodamie*

Et Sollomine de gloriant amie

Ixiphile Sorbine et Thessala

Qui en mourant Absalon acolla

De telle mort fut prise et succombée

La vertueuse dame et très belle Thisbé*

Semblablement en fut par trop friande

La belle dame et sage Clariande

Aussi mourut pour Lion trop amer

Celle qui fut comtesse de Gomer

Et si puis bien avec elle mettre

De Jéromine outrée pour Silvestre

Puis la nièce au bon duc de Bourgogne

Que son ami fit mourir sans vergogne

Autres assez dont laisse le propos

Car leur esprit sont au port de repos

Depuis ce temps antique et de long âge

Nous aurons eu en France l'avantage

Que cette flèche a peu exécuté

Car maint amant d'aimer s'est rebuté

Comme on m'a dit avant le sein trépas

S'ils ont bien fait je ne le mécrois pas


En fait si la dame est sans pitié, c'est quand même un peu parce qu'elle a en tête une longue liste d'héroines amoureuses dont l'épopée sentimentale s'est très mal terminée.

Exemple : Didon, Sapho, Phyllis, Thisbé, Laodamie, Oenone qui se suicident, Iseult qui meurt de chagrin, la dame d'Escallot qui "meurt d’amour" pour Lancelot indifférent à sa personne (et je ne connais pas les autres héroines du poème mais "Clariandre aussi mourut pour Lion" et "la dame de Bourgogne" est assassinée, etc...).

Et si Benoîte Groult a écrit "La touche étoile" un roman ou l'amoureuse n'aurait pas un "destin tragique" c'est bien parce que voilà une chose tout à fait exceptionnelle dans la littérature !

jeudi 28 octobre 2010

Anne de Graville, poétesse et traductrice

Réécriture de la première traduction (Le livre de Thezeo) de la Teseida de Giovanni Boccaccio.
C'est le beau rommant des deulx amans Palamon et Arcita et de la belle et saige Emylia translaté de viel langaige et prose en nouveau et rime par ma damoiselle Anne de Graville La Malet dame du Boys Maslesherbes du commandement de la royne.
A la royne
Si j'ay empris ma souveraine dame
comme ignorante et peu sçavante femme
ozer a vous la ou gist tout sçavoir
faire present de ce que ay peu avoir...

Ainsi commence une adaptation de la Thésaide de Boccace traduit de l'italien par Anne Malet de Graville (1490? - 1540?).

Anne de Graville est née vers 1490, au château de Marcoussis. Son père, Louis Malet de Graville est amiral de France, sous Anne et Pierre de Beaujeu, et sous Louis XII. Anne de Graville a accès à l'importante collection de manuscrits et d'imprimés de son père, une des librairies les plus riches à cette époque, et devient elle-même collectionneuse, notamment de quatre manuscrits de Christine de Pizan, auxquels elle a apporté quelques corrections et ajouts. On retrouve ses devises sur plusieurs de ses manuscrits: musas natura, lacrymas fortuna [la nature m'a donné les muses, la fortune les larmes], "J'en garde un leal" et "Garni d'un leal", ces deux dernières étant des anagrammes de son nom.
Entre les années 1506-1510, elle épouse clandestinement son cousin maternel, Pierre de Balsac d'Entraigues. Son père la déshérite et les biens et revenus de Pierre de Balsac sont saisis à la requête de l'amiral. Les époux tombent dans la misère. Anne de Graville donne naissance à onze enfants. Une de ses filles, Jeanne, épousera Claude d'Urfé (héritier de la riche librairie), qui sera ambassadeur de France au Concile de Trente et grand-père d'Honoré d'Urfé, l'auteur célèbre de L'Astrée.
Anne de Graville rentre comme dame d'honneur au service de la reine Claude, première épouse du roi François Ier. C'est cette reine qui, entre 1515 et 1524, commande les deux oeuvres connues d'Anne de Graville. Plus tard, vers 1530, Anne de Graville se lie d'amitié avec Marguerite de Navarre et, à l'instar de celle-ci, s'intéresse non seulement aux questions religieuses mais héberge plusieurs exilés réformés.
La première oeuvre que compose Anne de Graville est un ensemble de soixante et onze rondeaux inspirés de La belle dame sans mercy d'Alain Chartier (1424). C'est le biographe Carl Wahlund qui a découvert ces rondeaux et les a identifiés comme étant l'oeuvre d'Anne, qui n'avait pas signé ce travail de son nom, mais de sa devise maintenant bien connue: "Ien garde un leal". Ces rondeaux sont le résultat d'un remaniement visant à rendre plus explicite et moins ambiguë la position d'Alain Chartier, dans le débat pro et contra au sujet de la femme. En effet, celui-ci avait causé une controverse avec son poème, interprété aussi bien comme une défense que comme une condamnation de la dame vertueuse.
Le succès de cette première oeuvre pourrait avoir valu à la poétesse une commande de "translation" du roman épique de Boccace, intitulé Teseida delle nozze d'Emilia et composé vers 1340.
L'adaptation d'Anne de Graville s'intitule Le beau romant des deux amans Palamon et Arcita et de la belle et saige Emilia et date des environs de 1521. Il en existe aujourd'hui six copies manuscrites différentes. Cette épopée-roman raconte comment deux amis valeureux, Palamon et Arcita, en viennent à se battre pour l'amour d'une dame vertueuse, Emylia.
Anne a connu une certaine popularité de son vivant, principalement à la cour. Mais elle est rapidement tombée dans l'oubli, et ce jusqu'à la fin du XIXe siècle. Au tournant du siècle, le philologue suédois Carl Wahlund (1846-1913) a suscité plusieurs travaux sur l'importance historique de l'écrivaine; au XXe siècle, les études traductologiques et féministes ont permis à de nouveaux lecteurs de découvrir son oeuvre.
(source)

(Heureusement qu'un suédois s'est intéressé à elle....)

lundi 5 juillet 2010

La bataille d'Helisenne contre la misogynie

Avec ses Epistres familieres et invectives, Helisenne de Crenne (v.1510-v.1560), écrivaine et traductrice, répond à ceux qui vouent une détestation aussi furieuse qu'imbécile à la partie du genre humain qui a eu le malheur de naître femmes dans une société où il faut coexister avec elle.

Je vous livre son combat contre les mysogynes sous forme de commentaires de blog avec insultes de phallocrates tirées de la Bible contre arguments antisexistes tirés de cette même Bible (entre autres) :

Gratien Du Pont a dit : Le créateur a plus estime en somme / Le plus méchant, et le plus infect homme / Le plus mauvais, et plus vilain infâme / Que la plus sainte, et plus dévôte femme.
[elle est] Luxurieuse, sans fin pensant en mal / L'aide et secours du grand prince infernal. Tout mal provint de femme anciennement / Témoin Adam, décu vilainement.

Exemples sur le péché de luxure. Et premièrement des histoires de la sainte écriture :

"femme abuseresse," "de maulx affluante," "infaicte meschante," "au monde nuysante," "grande tromperesse," "en bien negligente," "en luxure ardente," "charogne puante," "de vices regente," "en scavoir asnesse," "de vertu impotente," "de mal instiguante," "des bons bayssante," "grande pecheresse," "oeuvre insuffisante," "a Dieu malplaisante," "d'orgueil la deesse," "de l'homme servante,"


Philippe Fournel a dit : [je dirais même plus] "de lubricité attaincte, de luxure fétides & maculées, il faut [lui] inférer [donner] punition, telle que [son] inique scélératesse l'a desservie. Son effrénée lascivité, sa luxure abominable, et beauté, fard et ornements, dont tant de malheurs s'ensuivent car il est notoire qu'étant la féminine condition de luxure prévenue, une merveilleuse audace l'associe"

Pour certain il n'y a plus superbe ni périlleux ennemi de l'homme que la femme . . . . O que infélices [malheureuses] sont vos beautés, fards et ornements, dont tant de malheurs s'ensuivent . . . la guerre aucunes fois est cause de nous faire en leurs lacs (lacets, piège) déceptifs succomber.


Helisenne a dit : Mais voyant que généralement tu détestes la féminine condition, m[']a semblé que trop est grande l'injure, puis qu'elle est universelle. Et pour ce passant sous silence, ce que je pourrais répondre, à ce que particulièrement tu me dis, je donnerai principe [je commencerai par] à approuver [prouver] fausse l'accusation, que tu fais de nos malicieuses oeuvres.


Philippe Fournel a dit : "[les] femmes sont infidèles, inconstantes, frauduleuses et déceptives [décevantes]"

"que l'on ne doit entendre la tromperie d'une femme, c'est qu'on se doit préserver de l'iniquité féminine et de la melliflue [mielleuse] prononciation d'une femme estrange [antipathique].

Helisenne a dit : [dans la Bible] qu'en la femme forte et bonne le coeur de son mari repose et s'y est dit aussi que la femme est la couronne de l'homme, édifie sa maison, et que c'est sa consolation et hilarité (joie).

„Et si elle causait si mauvais effets comme tu dis, en Deutéronome, ne serait permis aux enfants d'Israel, d'élire entre les captives et prisonnières, les belles femmes"

"Nous lisons du serviteur d'Abraham, que quand il eut dressé sa vue sur Rebecca fille d'admirable beauté, il dit secrètement en soi même, icelle est la femme que Dieu a appareillée pour Isaac"

"Je me recorde [souvient] aussi d'Abiguail femme de Nabal, très malicieux homme : laquelle n'était moins prudente que belle, qui pour occasion de conserver la vie et les biens de son mari, nonobstant la férocité de David, et ainsi fut l'homme inique préservé par la beauté de sa femme"

"Car David lui répondit les paroles qui s'ensuivent. "Vas en paix en ta maison car j'ai ouie ta voix et ai honoré ta face" et quand à ce que tu dis de la curiosité féminine, en somptueux et riches accoutrements, Saint Jérôme a rédigé par écrit, que les femmes et filles sont désireuses de précieux vêtements et savait plusieurs dames pudiques le faire, non pour complaire aux fols, ni par orgueil, mais par honnêteté ayant regard à l'état et noblesse de leurs maris, ou de leur père.

Suzanne lors qu'elle fut molestée de la perversité des deux vieillards se mundifioit [se lavait] a la fontaine, et avait envoyé investiguer [quérir] par ses pedissecques [servantes] onguens odoriférants, pour la conservation de sa naturelle beauté, et pour complaire à son mari. Et pour ce que les choses mentales nous sont occultés, nous ne devons être prompts à faire jugements des intentions d'autrui et pour ce que les occasions nous sont ignorées, nous devons toujours prendre les choses de la meilleure part"

"Prenez la veuve Judith pour exemple de chasteté et la magnifiez par louange triomphale, et par cantiques perpétuels car celui qui est rémunerateur de sa chasteté l[']a faite, non seulement digne d'être imitée des femmes mais aussi des hommes, et l[']a tant favorisée qu'il lui a concédé telle vertu, qu'elle a obtenu victoire de celui qui demeurait invincible de tous et a supédité [surmonter] celui qui était insupérable [insurmontable].

Car je suis certaine que tu ne voudrais être du nombre d'aucunes pusillanimes femmes. (...) son nom primitif, qui était Hélisa, mais subséquentement appelée fut Didon, qui en langage Phénicien est interprété, et vaut autant à dire comme Virago, exercant oeuvres viriles. Certainement c'était celle que l'adverse fortune ne pouvait aucunement superer [supporter] Car à l'heure que icelle instable la voulait totalement prosterner en permettant la mort immaturée de son fidèle mari, cette Didon fit grande démonstration de sa vertu . . . par elle fut construite et édifiée la noble cité de Carthage laquelle depuis fut très fameuse et renommée.

"Bien pourrait-on dire pourtant, qu'en un passage de son Livre touchant les Angoisses amoureuses, elle donne une fâcheuse touche a tout détracteur de Femme, quand en une lettre qu'elle envoya a un certain Elenot (qui maintenait fort et ferme les Femmes ne se devoir mêler que de filer) elle renverse aussi plaisamment ses ironiques Raisons"

"les filles de Lélius, & celles de Hortensius (très fameux orateurs) [qui] rendirent par leurs savoirs, l'élégance de leurs pères singulièrement recommandée"

"Damas, fille de Pythagore [qui] fut si très périte [supérieure] et savante en Philosophie, qu'après que les troys soeurs eurent coupé le fil vital à son père, elle exposait les difficultés de ses sentences"

"la reine Zénobia [qui] fut tellement instruite par Longin philosophe a que pour l'abondante et reluisante science des écritures, fut nommée Ephinisa, dont Nicomaque translata [traduisit] les saintes & sacrées oeuvres"

"en Grec Déborah [qui] fut tant prudente et discrète, que comme l'on lit au livre des Juges, pour quelque temps exerca l'office de Judicature sur le peuple d'Israel"

"Valérie vierge Romaine [qui] fut si experte en lettres Grecques & Latines, qu'elle expliqua les vers et mètres de Virgile, à la foi et aux mystères de la religion chrétienne"

"Aspasie [qui] fut de si extrême savoir remplie, que Socrate philosophe tant estimé, ne fut honteux d'apprendre quelque science d'elle"

"Alpaides, vierge & religieuse [qui] fut de la grace divine tant illuminée, qu'elle eut le sens des livres de la sainte Bible"

"la très illustre et magnanime princesse, ma dame la reine de Navarre en laquelle réginale, excellente et sublime personne, réside la divinité platonique, la prudence de Caton, l'éloquence de Cicéron, et la socratique raison"

[Le texte de Judith est l'une de] tant de véritables histoires à l'encontre de [son] invétérée malice faveur [lui] prêtant jugement, que le sexe féminin, plus que le masculin était lubrique" (...) [il faut] "extirper [les] damnables opinions"
"le Dieu éternel . . . que par grâce spéciale, de telle obstination [le] libère"


Philippe Fournel a dit : (la femme) "derelinquant [délaissant] la raison, à la sensualité adhère" l'injure universelle" on "ne se peut garder d'incréper [de détracter] en général la condition muliebre [féminine]"

Helisenne a dit : Si plusieurs en y a de perverses, cela n'argue ni montre la malice de la nature, non plus que des hommes, entre lesquels plusieurs sont larrons, meurtriers, faux et déloyaux. Entre iceux aucuns ont écrit par leur curiosité invectives contre le sexe feminin, qui les devaient attribuer à tous les deux"

"les hommes sont plus brutaulx que les autres animaulx"

O que c'est une exécrable iniquité d'homme de telle faute à la femme attribuer, vue qu'en cela sa secrète conscience le juge et sait bien que lui même toujours s'efforce d'être le décepteur. Car depuis que l'homme par luxurieux désir, jette ses yeux impudiques sur l'honnête beauté de quelque dame, il use de continuelle poursuite, de sorte qu'il semble qu'il ne s'efforce moins de la subjuguer, que si par machine ou instruments belliqueux, prétendait à l'obsession d'une [à assieger une] cité (...)

"si . . . tu persiste en ton antique folie, qui serait cause de faire émouvoir la fureur de ma plume laquelle me stimulerait de t'écrire propos plus facheux, que tu ne pourrois précogiter [imaginer]"

Philippe Fournel a dit : "Si tu veux femme, prend la de ton voisin/Car maintes fois, tant par monts que par vaux/L'on est trompé , en femmes et chevaux"

Helisenne a dit : "Ne sais-tu que la chaste Suzanne de faux délateurs fut accusée ? Mais étant la splendeur de sa sincérité bien grande, par faux rapport, ne se peut longtemps occulter. Par quoi son innocence fut purgée et démontrée. Si cela en ta mémoire assiste, facilement ta douleur mitigeras"

"Mais pour timeur [crainte] que remontrances ne fussent suffisantes, pour extirper tes damnables opinions, m'en déporterai et dormant repos à la fatiguée plume, le Dieu éternel exorterai, que par grâce spéciale, de telle obstination jugement, que le sexe féminin, plus que le masculin était lubrique" te libère [délivre]"

"Et parlant en général tu dis que femmes sont de rudes et obnubilés esprits par quoi tu conclus, que autre occupation ne doivent avoir que de filer. Ce m'est une chose admirable de ta promptitude, en cette détermination. J'ai certaine évidence par cela [que si en ta faculté était] tu prohiberais le bénéfice littéraire au sexe féminin L'impropérant [la soupconnant] de n'être capable des bonnes lettres"

(extraits)

Mais les mysogynes poussent comme du chiendent et en 1617 Jacques Olivier éprouve le besoin irrépréssible de composer un „Alphabet de l'imperfection et malice des femmes“. Sa dédicace : "la plus imparfaicte creature de l'univers, l'ecume de la nature, le seminaire de malheurs, la source de querelles, le jouet des insenses, . . . l'allumette du vice, la sentine d'ordure, un monstre de nature, un mal necessaire."

Chacun de ses 25 portraits ou perceptions des femmes correspond à une lettre de l'alphabet. Par exemple, "Advissimum animal, animal tres avide; Bestiale baratrum, abime de betise; Concupiscentia carnis, concupiscence de la chair; Duellum damnosum, duel dommageable; Estuans aestans, ete brulant"; etc...

(Gratien Du Pont „Controverses des sexes masculin et femenin (Suivi de: requeste du sexe masculin contre le sexe féminin)
Philippe Fournel mari de Helisenne de Crenne dont elle se séparera comme on s'en doute !)

vendredi 4 juin 2010

La femme au milieu du tableau


Cette femme au milieu du tableau (1861) de John Evan Hodgson qui représente l'atelier de Holbein le Jeune vers 1530, est Margaret Roper. Très admirée, entre autres, d'Holbein, elle a traduit au moins deux ouvrages d'Erasme en anglais.
C'est la fille de sir Thomas Moore (à d.) qui avait trois filles à lui plus une quatrième apportée en mariage par sa troisième épouse.
Cet homme d'exception, canonisé en 1935, s'occupait énormément de ses filles. Margaret Roper, considérée en son temps comme une sommité intellectuelle, a également composé des vers en latin et en grec, réalisé une imitation de Quintilien, un traité (The Four Laste Thynges), tous perdus. Une certaine Mary Moore, mais ce n'est pas sa soeur, a peint un portrait de son père dont une copie se trouve à la Bodleian Library d'Oxford mais je ne le trouve pas sur internet. C'est en faisant des recherches sur Mary Moore que je suis tombée sur la traductrice Margaret Roper.
Dans une lettre, Thomas Moore mentionne les magnifiques poèmes de Margaret Roper mais pourquoi ils ne sont pas parvenus jusqu'à nous, reste un mystère.
Ici un lien sur les femmes de lettres/traductrices de la Renaissance par un journal canadien en ligne :
http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/191903/les-traductrices-anglaises-de-la-renaissance-des-femmes-se-sont-donne-le-droit-de-parole
...Et il n'est question que des anglaises !