vendredi 30 mars 2012

Portrait chinois

Je suis taguée par Fattorius pour un portrait chinois de mon pays qui est l'Allemagne.
Merci à lui qui me fait découvrir que même si j'aime toujours la France c'est l'Allemagne mon pays, maintenant.

Si l'Allemagne était :
- un vin
- un animal

- un média
- un écrivain

- une date
- un sport

- un acteur
- une boisson

- une actrice
- un plat

- une couleur
- un personnage historique
- un fleuve
- une personnalité actuelle
- une mer
- un moyen de locomotion
- une femme (et un homme



Un animal ? L'aigle ? Non, plutôt le raton laveur...(l'animal de la propreté).

Un écrivain ? une écrivaine ou plus exactement une poétesse : Annette von Droste-Hülshoff (1797-1848), d'un romantisme à vous couper le souffle. Elle décrit la nature autour d'elle comme nulle au monde ne saurait le faire (de mon point de vue).

Un sport ? Boire de la bière et manger des glaces, sans nulle doute les deux sports nationaux !

Une boisson ? L'eau gazeuse, la bière gazeuse, un truc gazeux. Les boissons qui gazent : une manie nationale.

Un plat ? Le Kasseler (mais je n'en mange pas). Sinon il y a la soupe de potiron au gingembre ou carotte-potiron-gingembre (pour les vegans).

Un personnage historique ? Lina Hähnle (1851-1941) la fondatrice de l'association de protection de la nature NABU. C'est grâce à elle que l'Allemagne n'est pas entièrement bétonnée.

Une personnalité actuelle ? Judith Hermann à qui a été décerné un prix littéraire pour son unique production, un recueil de nouvelles.

Un moyen de locomotion ? la "S-Bahn" une sorte de train qui est en fait un métro et que je prends tous les jours.

Un vin ? un riesling de Rhénanie-Palatinat ou du pays de Bade (quoique je n'en boive pas).

Un média ? la presse de boulevard. Elle est omniprésente et très lue.

Une date ? le 18.3.1848 (la Révolution de Mars).

Un acteur ? Martin Wuttke qui joue Hitler dans Inglorious Bastard mais qui, en vrai, n'a pas le moindre point commun avec Hitler (il ne sait même pas dessiner :)).

Une actrice ? Maria Schrader qui a un faux air de Jeanne Moreau en plus marrante (même dans les rôles tragiques).

Une couleur ? bleu de Prusse, un bleu que l'on ne voit qu'en Prusse.

Un fleuve ? le Danube, un long fleuve pas toujours tranquille mais presque.

Une mer ? la mer du Nord, la mer de sable mouillé où l'on peut marcher des kilomètres dans un monde brumeux et saturé d'eau où l'on est ni sur la terre ni dans l'eau.

Une homme et une femme ? Henriette Vogel et Heinrich von Kleist. Les romantiques extrémistes (oui, ca existe).



Je tague à mon tour angèle (Pays Basque) GdC (France) colo (Espagne) lucrecia (Canada)

(Photo : les deux actrices allemandes Maria Schrader (à d.) et Katja Riemann (à g.))

jeudi 29 mars 2012

Symphorien Champier, pro-féministe du XVIe siècle

Dans la Nef des dames vertueuses (1503), Symphorien Champier (vers 1472 - vers 1540), humaniste et médecin lyonnais, propose de défendre les femmes contre quelques "mesdisans de rage forcennée qui ne savent fors mesdire des dames". Cette "apologie féministe" consiste en quatre livres : le premier est un recueil de biographies de femmes célèbres, semblable au De claris mulieribus de Boccace ; le second peut être comparé aux traités sur le mariage ou aux manuels de comportement destinés aux femmes ; le troisième juxtapose les prophéties des sibylles à celles de la Bible, et le quatrième, Le Livre de vraye amour, est tiré du commentaire de Ficin sur le Banquet de Platon. L’œuvre traite donc dans son ensemble des femmes célèbres, du mariage, des femmes prophètes et de l’amour et l’auteur y offre des conseils médicaux et moraux pour les femmes et les hommes.
Fichier:Symphorien Champier.jpg

Vous médisants de rage forcenée,
Qui ne savez fors [que] médire des dames
Lisez ici les faits [actions] de Penthésilée
Et ses gestes, sa renommée et fame [célébrité] !
Voyez les armes d'une si preue femme :
Marpesie [Marpaisa] nommé par droit nom ;
De Thamiris l'astucie et la game [l'adresse].
Et de Niobée le bruit [réputation], los [louange] et renom.



(Extrait trouvé dans le PDF d'Eliane Viennot sur les Amazones)

lundi 26 mars 2012

Beatrice Cenci et l'art

Du roman de gare à l'opéra, le malheur de Beatrice Cenci a été exalté et décliné sous toutes les formes et sur tous les registres. Comme l'écrit Marine de Tilly pour la présentation de la pièce d'Antonin Artaud "Les Cenci", cette histoire a tout pour satisfaire le goût des romantiques (mais pas que) pour l'horrible et le monstrueux.
J'avais envie de montrer ici quelques oeuvres graphiques d'oeuvres inspirées de l'affaire Beatrice Cenci.








Je ne mettrai pas par contre les oeuvres "érotiques" actuelles (c'est à dire complètement perverses puisqu'il est question d'inceste) qui ont été sordidement forgées à partir du nom de la pauvre martyre italienne.
Mais il y en a.

dimanche 25 mars 2012

Beatrice Cenci, fille d'incestueur

A l'heure où l'on acquitte enfin une femme pour le meurtre de son tortionnaire (ici le mari) revenons 413 ans en arrière pour mesurer avec le cas de Béatrice Cenci qui tua quant à elle son tortionnaire de père, tout le chemin parcouru :



Ce tableau est peut-être de la peintresse Elisabetta Sirani (1638-1665)

et représente Béatrice Cenci, surnommée La belle parricide (1577 - 1599), noble italienne qui a inspiré de nombreuses œuvres littéraires, musicales, dramaturgiques et filmiques.
Son père Francesco Cenci après avoir abusé de son épouse et de son fils tentait de s'en prendre à sa fille Béatrice. Déjà emprisonné pour d'autres crimes, il avait été rapidement libéré grâce à la clémence des juges envers les nobles.

Photo : BEATRICE CENCI (LIENS D\'AMOUR ET DE SANG)

Béatrice avait essayé à plusieurs reprises d'informer les autorités sur les agissements de son père mais celles-ci avaient fait la sourde oreille.

Le 9 septembre 1598, au cours d'un séjour au château de Francesco Cenci où deux vassaux (dont l'un était devenu en secret l'amant de Béatrice) avaient tenté d'empoisonner le patriarche incestueux, Béatrice, sa mère, ses frères et sœurs s'unirent pour l'achever à coups de marteau et jeter son corps par dessus le balcon espérant simuler un accident.

Le pape dépêcha sa police afin d'enquêter sur l'affaire. L'amant de Béatrice fut torturé et mourut sans révéler la vérité mais les trois membres de la famille Cenci furent tout de même arrêtés, reconnus coupables et condamnés à mort.


Le peuple de Rome au courant des raisons de l'assassinat protestèrent contre la décision du tribunal et obtinrent une suspension de l'exécution. Mais le Pape Clément VIII refusa la grâce et le 11 septembre 1599 à l'aube les condamnés furent conduits à l'échafaud sur le pont Saint-Ange.


La mère et la fille furent décapitées. Le jeune frère de 15 ans fut condamné aux galères et ses biens furent confisqués par le pape.

Béatrice fut enterrée dans l'église de San Pietro in Montorio à Rome, sa tête coupée reposant sur un plat d'argent. La tombe fut profanée en 1798 par les soldats de Bonaparte qui fouillaient les sépultures à la recherche d'objets précieux et de plomb pour fondre des balles. La tête de Béatrice disparut à ce moment là et ne fut jamais retrouvée.

Pour le peuple de Rome, Béatrice Cenci devint le symbole de la résistance contre l'arrogance de l'aristocratie.

Comme pour Ann Boleyn, autre victime de la tyrannie masculine, une légende demeure : chaque année, dans la nuit précédant la date anniversaire de sa mort, elle revient à la passerelle du pont Saint-Ange portant sa tête.

(Photos extraites du film "Béatrice Cenci, liens d'amour et de sang" de Lucio Fulci (1969), la bande annonce n'est malheureusement visionnable qu'en allemand)

Extrait de : Stendhal, "Chroniques italiennes" : Les Cenci

Beatrice Cenci, sculpture de Harriet Hosmer, 1857

jeudi 22 mars 2012

Le sexe féminin selon Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne

Ambroise Paré (v. 1510 - 1590) a écrit de nombreux volumes encyclopédiques sur l'anatomie humaine et fait avancer d'un grand bond l'humanité dans le domaine de la chirurgie. Malheureusement ce "grand homme" n'éprouva qu'horreur pour l'autre sexe de son espèce, celui dont il n'était pas pourvu lui-même. Ce qui le révulsait le plus c'est que ce sexe puisse entrer en érection d'une manière ou d'une autre. L'érection lui paraissant réserver à sa personne et autres mâles. Cette érection lui semblait à ce point insupportable chez la femelle qu'il préconisait l'ablation de ses parties qui prétendent s'ériger au lieu de rester absolument passive comme il se devrait à son avis tellement scientifique. Et il ne s'agit même pas du clitoris....

Bon chirurgien peut-être, mais pour une seule moitié de l'humanité seulement et à condition de ne pas descendre en dessous de la ceinture.

Voici donc la description que l'on trouve dans son oeuvre de ce sexe si abominable, le même que Courbet appela "L'origine du monde" :

"Sa complexion est moyenne entre chaud et humide, froid et sec. Son visage est tel que celui du prépuce de l'homme, c'est à savoir de garder avec les nymphes, que l'air ambiant n'entre en la matrice, de peur qu'elle ne fut réfrigérée. On notera que les labies de ladite partie sont appelées en grec Pterygomata, en notre langues Ailes, et la région ornée de poil. D'avantage faut entendre, que de la partie supérieure descendent deux petits apophyses, & excroissances de cuir musculeux, qu'on appelle nymphes, lesquelles descendent une de chaque côté de l'os pubis en bas jusqu'à l'orifice du col de la vessie, lequel elles reçoivent au milieu de soi, et s'érigent mêmement à aucunes femmes, comme nous lisons, en telle grosseur et grandeur, qu'elles se lèvent pour tenir au coït la partie de l'homme : & pour cela ai ordonné de les leur couper en jeunesse avec grande discrétion, de peur que si on les coupe trop avant, il s'ensuive telle hémorrhagie qu'elle apporte danger de mort ou stérilitié à la matrice par la réfrigération en icelle, à raison de telle amputation. Les récents anatomistes, comme Columbus & Fallopius, outre les parties susdites, ont fait mention d'une autre particule qui est tout au haut des parties honteuses, mêmes sus le conduit de l'urine & conjoint les ailes desquelles nous auront parlé. Columbus l'appelle Tentiginem, Fallopius lui accomode le nom grec Cleitoris, duquel est dérivé le verbe infâme Cleitorizem*. Et pour ce que ladite partie est fort obscène, je renvoie le lecteur à Columbus & Fallopius".

Ambroise Paré (Second livre traitant de l'anatomie de tout le corps humain....)

La partie est trop obscène, donc Ambroise Paré préfère éviter de la décrire et renvoie le lecteur et la lectrice à ce qu'en dit entre autre Fallopius qui, moins dégoûté que son confrère par le sexe féminin, a du moins laissé son nom aux trompes de Fallope.

(Un verbe très "infâme" en effet quand on sait qu'il veut dire "chatouiller" ("kleitoriazein") !)

mercredi 21 mars 2012

La médecine des femmes (suite)

Hier je me suis rendue à l'herboristerie de mon quartier pour me renseigner sur certaines substances purgatives (le commencement du printemps étant la meilleure saison pour opérer rangement et nettoyage aussi bien à l'intérieur du corps qu'à l'extérieur). Là, j'ai découvert que l'herboriste (une femme, qui n'a d'ailleurs que des femmes comme clientes) avait consigné à la main dans divers cahiers et carnets, des recettes accumulées au cours de sa vie et peut-être même héritées de plus loin. Comme je lui avais posé une colle parce que ma recette était d'origine française et que les mêmes plantes qui poussent en France ne poussent pas dans le nord de l'Allemagne, elle a sorti tous ses fameux vieux grimoires les plus secrets pleins de notes parfois soulignées, d'autres fois surlignées, et à un moment donné j'ai souri intérieurement. J'avais l'impression d'avoir tout à coup devant moi à travers cette dame toutes les générations de femmes du fond des âges qui à chaque désagrément et pour la santé d'autrui avait une réponse en forme de recette à base de plantes. Le bruit des voitures dans la rue avait disparu, les murs du magasin aussi, il me semblait être dans un cabanon au fond des bois avec une vieille femme coiffé d'un fichu tenant un manuscrit en parchemin avec des doigts déformés par l'arthrite tandis qu'hululait un hibou insomniaque à la fenêtre. C'était très émouvant.

Pour en revenir à Trotula de Salerne (ou Trotula de Ruggerio), dont on ne parle même pas dans cet article sur la médecine du IVe au XIVe siècle, bien qu'un important paragraphe soit consacré à Salerne, il semble que dans le monde musulman la féminisation de la médecine ait également été en marche à cette époque et que les hôpitaux musulmans seraient ceux qui auraient les premiers employé des femmes médecins. Les plus célèbres auraient été deux femmes médecins de la famille d’Avenzoar qui ont servi Abu Yusuf Ya'qub al-Mansur sous la loi des Almohades au XIIe siècle. Plus tard au XVe siècle, des chirurgiennes ont été mentionnées pour la première fois dans l'Atlas chirurgical musulman Cerrahiyyetu'l-Haniyye (Chirurgie Impériale). Malheureusement personne ne s'est donné la peine de retenir leur nom ou de se fendre directement d'une petite biographie. Ca aurait été trop demandé.

En dehors des écoles de médecine et de la médecine officielle à laquelle les femmes n'avaient à part exception exceptionnelle pas du tout accès, les femmes semblent avoir eu leurs propres remèdes développés lors de leurs expériences des maladies ou transmises de bouche à oreille dans le gynécée. Ce que d'ailleurs les médecins d'aujourd'hui reprochent à ces femmes d'hier qui auraient pu d'après eux ouvrir un livre de médecine pour mieux se renseigner, parce qu'il entrait beaucoup de superstitions dans la médecine empirique féminine, responsables de pas mal de morts et de souffrances inutiles. Néanmoins personne ne s'est précipité à l'époque pour laisser les femmes étudier afin d'empêcher cela alors il est bien facile de montrer les femmes du doigt aujourd'hui quand on a si longtemps cultivé le précepte bien connu "plutôt morts et souffrances que femmes savantes".

On trouve des traces au XVIe siècle de ces "remèdes de bonnes femmes" (qualificatif sous lequel on s'est plu à dégrader les contributions scientifiques féminines) ainsi de Marguerite de Navarre à propos de la "petite vérole" dans l'une de ses lettres inédites :

"Mademoiselle de Clermont arriva samedi dernier, qui n'a point apporté de mélancolie. Elle se loue fort de madame de Clermont sa belle-mère ; vous le pouvez dire au comte et à la comtesse de Vertus [François de Bretagne et Charlotte de Pisseleu, comte et comtesse de Vertus] que vous irez visiter de ma part, et direz à la comtesse qu'il me déplaît bien de quoi elle a cette vilaine maladie ; toutefois que je l'ai eu la plus grosse qui fut jamais, et s'il est ainsi qu'elle l'ait prise, que l'on m'a dit, je voudrais être près d'elle pour lui garder son teint, et lui faire [ce] que j'ai fait ; ...".
Marguerite de Navarre parle de la variole une maladie qui a été éradiquée en Europe mais sévit encore aujourd'hui sur d'autres continents.
A ce qu'écrit la reine de Navarre, elle l'a elle-même contractée de façon spectaculaire "la plus grosse qui fut jamais" et semble s'être soignée elle-même de manière à "garder son teint". Car cette maladie laisse de très laides lésions cutanées sur le visage.

En fait, dès le XIe siècle, les Chinois.e.s savaient s'en vacciner par le contact du/de la patient.e avec le contenu de la substance suppurant des vésicules d'un malade. (Le "vaccin" de Pasteur n'étant à la base qu'une immunisation contre une autre forme de variole : la variole de la vache).

En France on n'apppliquera cette méthode que beaucoup plus tard (vers la fin du XVIIIe s.).

lundi 19 mars 2012

Ce qui rend les femmes malades, d'après la poétesse Catherine des Roches

L'IGNORANCE BANNIE DE CHEZ LES FEMMES (par Catherine des Roches ; 1542-1587)

Il n'y a passion qui tourmente la vie
Avec plus de fureur que l'impiteuse envie :
De tous les autres maux on tire quelques biens ;
L'avare enchaîné d'or se plaît en son lien ;
Le superbe se fond d'une douce allégresse,
S'il voit un grand Seigneur qui l'honore et caresse ;
Le voleur, épiant sa proie par les champs,
Sourit à son espoir, attendant les marchands ;
Le gourmand prend plaisir au manger qu'il dévore,
Et semble, par les yeux, le dévorer encore ;
Le jeune homme, surpris de lascives amours,
Compose en son esprit mille plaisants discours ;
Le menteur se plaît fort, s'il se peut faire croire ;
Le jureur en bravant croit augmenter sa gloire.
Mais, ô cruelle Envie, on ne reçoit par toi
Sinon le déplaisir, la douleur & l'émoi !
A celui qui te loge, ingrate et fière hôtesse,
Tu laisses, pour paiement, le deuil et la tristesse.
C'est par toi que tombé sous le bras fraternel,
Le pauvre Abel mourut, invoquant l'Éternel.
Depuis, en te coulant aux autres part du monde,
Tu semas sur la terre une race féconde
En ires & forfaits, fureurs et cruautés,
Par qui les vertueux vivent persécutés.
Mais sur tous autres lieux, c'est la contrée attique
Qui témoigne le plus de ta puissance inique,
Non point pour Théséus de ses parents trahi,
Pour le juste Aristide, injustement haï ;
Ni pour ce Thémistocle, allant chercher la terre
D'un roi que tant de fois il poursuivit en guerre ;
Ni pour voir Miltiade à tort emprisonné ;
Pour Socrate non plus, qui meurt empoisonné :
Mais pour toi, Phocion, qui n'eus pas sépulture,
Au pays tant aimé, où tu pris nourriture.

Une dame étrangère, ayant la larme à l'oeil,
Reçut ta chère cendre, & la mit en cerceuil :
Honorant tes vertus de louanges suprêmes,
Elle cacha tes os dedans son foyer même ;
Disant d'un triste coeur, humble et dévotieux :
Je vous appelle tous, ô domestiques Dieux,
Puisque de Phocion l'âme s'est retirée,
Pour aller prendre au ciel sa place préparée,
Et que ses citoyens auteurs de son trépas,
L'ayant empoisonné, ors ne veulent pas
Qu'il soit enseveli dedans sa terre aimée,
Se montrant envieux dessus sa renommée ;
Puisque mort il éprouve encore leur trahison,
Aimons ce qui nous reste, honorons sa prison.
L'Envie, regardant sa dame piteuse,
Dans soi-même sentie une ire vénimeuse,
Roulant ses deux grands yeux, pleins d'horreur & d'effroi :
Ah, je me vengerai, se dit-elle, de toi.
Hé ! tu veux donc aider, sotte, tu veux défendre
Phocion, dont je hais encore la morte cendre :
Saches qu'en peu de temps je te ferais sentir
De ton hâtif secours un tardif repentir ;
Car, en dépit de toi, j'animerai les âmes
Des maris qui seront les tyrans de leurs femmes
Et qui de s'illustrer leur ôtant le pouvoir,
Leur défendront toujours l'étude et le savoir.
Aussitôt qu'elle eut dit, aux hommes elle inspire
Le désir d'empêcher leurs femmes de s'instruire.
Ils veulent effacer de leur entendement
Les Lettres, des Beautés le plus digne ornement,
Et ne voulant laisser chose qui leur agrée,
Leur ôtent le plaisir où l'âme se recrée.
Que ce fut à l'Envie une grande cruauté,
De martyrer ainsi cette douce Beauté !
Les Dames aussitôt se trouveront suivies
De fièvres, de langueurs et d'autres maladies :
Mais surtout la douleur de leurs enfantements,
Leur faisait supporter d'incroyables tourments,
Aimant trop mieux mourir que d'être peu honteuses,
Contant aux médecins leurs peines langoureuses ;
Les femmes , ô pitié ! n'osaient plus se mêler
De s'aider l'une l'autre ; on les faisait filer.
En ce temps, il y eut une dame gentille,
Que le ciel avait fait belle, sage & subtile,
Qui piteuse de voir ces visages si beaux,
Promptement engloutis de ces avares tombeaux,
sous les habits d'un homme apprit la Médecine ;
Elle apprit la vertu des fleurs, feuilles et racines :
Mais les Dames pensant que ce fut un garçon,
Refusaient son secours d'une étrange façon,
L'on connaissait assez à leurs faces craintives,
Qu'elles craignaient ses mains comme des mains lascives.

Agnodice voyant leur grande chasteté.
Les estima beaucoup pour cette honnêteté :
Lors, découvrant du sein ses blanches pommes rondes,
Et de son chef doré les belles tresses blondes,
Montre qu'elle était fille et que son gentil coeur
Les voulait délivrer de leur triste langueur.
Les Dames admirant cette bonté naïve,
Et de son teint douillet la blanche couleur vive,
Et de son sein poupin le petit mont jumeau,
Et de son chef sacré l'or crépelu tant beau,
Et de ses yeux divins les flammes ravissantes,
Et de ses doux propos les grâces attirantes
Baisèrent mille fois et sa bouche et son sein,
Recevant le secours de son heureuse main.
On voit en peu de temps les femmes & pucelles,
Reprendre leur teint frais, & devenir plus belles :
Mais l'Envie en frémit ; un furieux serpent,
Qu'elle tient en sa main, son noir venin répand :
Son autre main portait une branche épineuse ;
Son corps était plombé, sa face dépiteuse,
Sa tête sans cheveux, où faisaient plusieurs tours
Des vipères hideux, qui la mordaient toujours.
Traînant autour de soi ces furieuses rages,
Elles s'en va troubler les chastes mariages ;
Car le repos d'autrui lui est propre malheur.
Elle dit qu'Agnodice ôte aux maris l'honneur.
Les maris furieux saisissent Agnodice,
Pour en faire à l'envie un piteux sacrifice.
Hélas, sans la trouver coupable d'aucun tort,
Ils l'ont injustement condamné à la mort !
La pauvrette, voyant le malheur qui s'apprête,
Découvrit promptement l'or de sa blonde tête ;
Et montrant son sein beau, agréable séjour
Des Muses, des Vertus, des Grâces, de l'Amour,
Elle baissa les yeux, plein d'honneur et de honte ;
Une vierge rougeur en la face lui monte,
Disant que le désir qui l'a fait déguiser,
N'est point pour les tromper, mais pour autoriser
Les Lettres, qu'elle apprit, voulant servir leurs Dames ,
Montrant à les guérir, non à les rendre infâmes.
Les hommes, tout ravis, sans parler, ni mouvoir,
Attentifs seulement à l'ouïr & la voir,
Comme l'on voit, parfois, après un long orage,
Rasséréner les vents, & calmer le rivage,
Se trouvant tout ainsi vaincus par la pitié,
Rapaisent la fureur de leur inimitié :
Faisant à la pucelle une humble révérence,
Ils lui vont demander pardon de leur offense.
Elle, qui ressentit un plaisir singulier,
Les supplia bien fort de faire étudier
Les Dames du pays et leur laisser la gloire
Que l'on trouve à servir les filles de Mémoire.
L'Envie connaissant ses efforts abattus
Par les faits d'Agnodice, & ses rares vertus,
A poursuivi depuis, d'une haine immortelle
Les Dames qui étaient vertueuses comme elle.