Scène 1
LE MALADE
Ma femme, que je suis malade !
Je sens au côté grand’ douleur.
J’ai le goût amer, le cœur fade.
LA FEMME
On le voit à votre couleur :
Mais veuillez donc prendre bon cœur
Et vous efforcer de manger.
LE MALADE
Manger, qui n’a plus de saveur ?
Vous me faites vif enrager.
Manger ! Je vous promets, ma mie,
Que je n’ai goût ni appétit,
Et nul morceau ne saurais mie
Avaler, tant fût-il petit.
LA FEMME
Il vous faut donc mettre en un lit,
Vous y serez plus à votre aise.
LE MALADE
Puisqu’en rien je ne prends délit,
Mieux suis ainsi, ne vous déplaise.
LA FEMME
Où vous tient votre passion ?
LE MALADE
Au côté droit, sous la mamelle.
Et sens une altération,
Qu’il n’en fut jamais une telle !
LA FEMME
La dent de sanglier blanche et belle
Vous donnerai, c’est ma coutume ;
Et d’une herbe, je sais bien [la]quelle,
Je vous ferai un cataplume.
LE MALADE
Ma mie , ce n’est pas le point
Par où il me convient guérir.
Allez bientôt, ne tardez point,
Un bon médecin me quérir.
LA FEMME
Toujours à eux voulez courir :
Mais leur patte est trop dangereuse ;
Car l’autre jour firent mourir
La fille de la procureuse.
Entre nous, pauvres femmelettes,
Avons bien quelque expérience,
Et connaissons
les herbelettesAinsi qu’eux, par ma conscience !
Pensez-vous que leur grand’ science
Puisse toutes choses savoir ?
("Le Mallade" de Marguerite de Navarre (farce, v. 1535) extrait de la scène 1)
(Je suis un peu déprimée depuis que j'ai découvert que dans les années 1980 une femme a déjà entrepris ce que j'entreprends aujourd'hui et que certainement d'obscures femmes comme moi entreprennent chacune à leur tour la même chose sans espoir que cela parvienne à toucher le plus grand nombre un jour parce que c'est toujours l'invisibilité qui gagne).Ajout du 13.03 :
"Comme il est diversité de médecins qui par ignorance
ne savent ni ordonner ni appliquer les herbes selon les maladies, ainsi en est-il des préconisateurs de la voie et de la parole divine, ils sont la cause des pestes, cécités et maladies spirituelles presque incurables que nous voyons régner et des innombrables âmes qui meurent et se ruinent sans discrétion. La ceinture dorée ne fait pas le médecin pas plus que le bonnet rond la théologie" (Marguerite de Navarre)
(Ill. tirée du "Livre des simples médecines" de Platearius v. 1480)
(Mon prochain billet sera également consacré aux femmes et à la médecine au XVIe siècle)