samedi 4 juin 2011

Vertumne et Pomone

Comme c'est le mois de juin et que les premières cerises sont mûres plus tôt avec cette chaleur estivale qu'il fait un peu partout, j'ai envie de parler de Vertumne et Pomone.




Pomone est la déesse des vergers et des fruits comme Diane est celle de la chasse et de la nature sauvage. Et vu d'aujourd'hui, on pourrait dire que la seconde est la déesse du régime carnée tandis que la première dont le nom vient de pomum la pomme, pourrait être celle du végétarisme. En effet Pomone n'aime ni la chasse dans les forêts, ni la pêche au bord des rivières. Seuls les champs et les arbres, chargés de fruits, peuvent lui plaire. Elle ne porte jamais d'arme. Elle manie uniquement une faucille recourbée pour élaguer des branches inutiles, ou émonder des rameaux qui s'étendent trop loin ; parfois elle insère, dans l'écorce entrouverte, une tige étrangère, et fait porter à un arbre des fruits qui croissent sur un autre. Elle prévient la soif des plantes, et arrose les filaments recourbés d'une racine amie de l'onde : ce sont là ses plaisirs et ses soins. Elle ignore l'amour, mais craignant la rudesse de l'habitant des champs, elle entoure ses jardins de remparts de verdure, et en défend l'entrée aux hommes qu'elle fuit.

On remarquera que le végétarisme est associé au jardin cultivé et protégé, c'est-à-dire à la culture, tandis que l'alimentation carnée est associée à la nature sauvage, c'est-à-dire à l'inculture. Vu ainsi, le végétarisme pourrait être interprété comme correspondant à une évolution de la nature humaine.

Les deux déesses fuient les hommes. L'homme semble ne pas être quelqu'un de fréquentable pour ces femmes proches de la nature, chacune sous une forme différente. Diane fait dévorer par ces chiens Actéon qu'elle a surpris en train de l'observer en cachette et ne se lie jamais à un homme de sa vie. Même l'amour devient une histoire de dévoration.

Pomone ignore totalement l'homme qui essaie de la séduire jusqu'à ce qu'il l'appproche sous une forme innoffensive telle celle d'une vieille femme.
C'est le dieu Vertumne qui possède le don de changer de forme (de vertere : transformer). Il est tombé vainement amoureux de la déesse, il s'est efforcé sans succès, de la séduire en laboureur, en moissonneur et en vendangeur, il a donc fini par se métamorphoser en vieille femme qui fait les louanges de lui-même en Vertumne, avec beaucoup de talent. Pomone séduite par son langage (de nouveau la culture ?) accepte de se lier à lui lorsqu'il reprend sa véritable apparence.
Voilà les mots de Vertumne selon Ovide :
"Mais, si vous êtes sage, et si vous voulez un hymen heureux, écoutez les conseils d'une vieille qui vous aime plus que tous vos amants, et plus que vous ne pensez : rejetez des flammes vulgaires, et choisissez Verturnne pour époux. Je réponds de sa foi; car il ne se connaît pas mieux que je ne le connais moi-même. Ce n'est point un volage qui promène ses feux de climat en climat. Il ne se plaît qu'aux lieux où vous êtes. On ne le voit point, tel que l'inconstante foule des amants, s'attacher à la dernière femme qu'il a vue : vous serez son premier et son dernier amour. À vous seule il a consacré son coeur et sa vie. Ajoutez qu'il est jeune, qu'il a reçu le don de la beauté, et celui de prendre toutes les formes qu'il désire. Ce que vous ordonnerez qu'il soit, et vous pouvez tout ordonner, il le sera.
Encore une histoire de ruse pour parvenir à une femme dirait-on mais on peut aussi y voir là une allégorie. L'homme qui a assez d'humilité pour laisser transparaître son côté féminin maternel (femme âgée) et pour passer par la formulation explicite de ses souhaits peut gagner le coeur de celle qu'il aime.
C'est aussi le prétendant qui se soumet entièrement à sa bien-aimée. Il promet un don total.

Alors qu'Actéon n'exprime rien et ne se manifeste que par le regard, ce qui provoque une mortelle colère au coeur de celle qu'il convoite.

Pour ce qui est de la représentation picturale de ce thème : au XVIe siècle on représente pour la première fois depuis l'antiquité les femmes nues en peinture en attendant la découverte de la photographie où on les représentera nues en photos et la découverte du cinéma où on les représentera nues en film. Pourquoi représenter Pomone nue ? C'est une idée d'homme. Il faut dévoiler le corps promis aux sens. N'oublions pas que la peinture sur toile est à la Renaissance un art masculin réservé aux hommes et que les seules femmes autorisées à peindre n'avaient pas le droit de s'adonner à l'étude anatomique. L'image semble dès lors devenue l'ennemie de la femme car on est désormais saturées d'images de corps féminins nues qui ont quelque chose de rabaissant sous prétexte d'exaltation de la beauté féminine. Ce n'est plus Vertumne (vertere) mais (pervertere) un pervertissement. Une mise en valeur qui dévalorise...

(Peintures : Vertumne et Pomone successivement par Hendrick van Balen, le Primatice, et le jardin de Pomone par un (ou une) élève du Primatice)

16 commentaires:

  1. Comme quoi, si tu veux cueillir un fruit, c'est pas la peine d'y aller comme un bourrin. Faut être délicat, respectueux de l'arbre, sinon il crève et ne donnera plus de fruits. Il faut être savant pour savoir quelles plantes se mangent et comment les entretenir.
    Le chasseur est beaucoup moins subtil.

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  2. Pomone avait déjà inventé la greffe des arbres ,art très subtil qui demande beaucoup de doigté, sorte "d'adpotion" en douceur d'une variété d'arbre par une autre , l'antiracisme avant l'heure , l'éloge de la vie .
    La chasse c'est évidemment tout le contraire , on retire lâchement et cruellement a vie à un être vivant , la guerre n'étant qu'une chasse particulière .
    D'ailleurs les hommes dans leur infinie bêtise ont passé leur temps à définir les relations entre les deux sexes différents (mais pas forcément opposés) comme une sorte de lutte perpétuelle et de chasse permanente .
    Ne dit-on pas d'un animal "qu'il est en chasse" pour désigner la période de reproduction ? Ce terme pourrait s'appliquer à certains ou même beaucoup d'hommes qui le sont en permanence ! L'actualité nous en a donné quelques exemples ces mois derniers !

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  3. Jardin, garden en anglais, endroit gardé, entouré, lieu d'alliance entre la nature et les humain-e-s. C'est pourquoi on se sent si bien dans un jardin, tout le monde s'y sent bien : les jeunes comme les vieux, les femmes comme les hommes. Bien d'accord avec Kalista : je vois en ce moment des cerisiers cassés partout par chez moi, par des gens qui ne savent pas cueillir délicatement les fruits ! Pour réagir à ce que dit Coup de Grisou : on dit d'un violeur ou d'un tueur en série qu'il se met en chasse, la (femme ou enfant) victime étant le gibier.

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  4. Merci, je ne connaissais pas Pomone, voilà qui est réparé :-)

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  5. Moi j'aime bien ta réflexion sur la culture et l'inculture. Quand la première nécessite un savoir, un savoir-faire et même un savoir-être, la seconde ne réclame qu'une brutalité primaire et des armes à la cruauté toujours plus améliorée (comme ces balles qui font un trou en surface mais mettent en charpie l'intérieur, provoquant d'atroces souffrances).

    Mon compagnon se bat depuis longtemps contre le puissant lobby chasseur. Il m'a appris que, grâce à une convention signée avec l'Education Nationale, les chasseurs peuvent désormais (depuis 2010) intervenir dans les écoles en tant que, accrochez-vous à votre écran, "spécialistes de la faune et de la flore sauvages" ... Et tout ça sous couvert de développement durable.

    Déjà qu'on leur octroie des attributions pédagogiques me dépasse, eux dont la seule science est de classer les animaux en deux seules catégories (nuisibles et gibiers), qu'on estampille la chasse "développement durable" m'atterre mais qu'on les autorise à enrôler (parce qu'il est là le véritable objectif) des gamins et à les abrutir avec l'éloge d'une virilité pitoyable, dépassée et meurtrière me heurte profondément.

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  6. @Heloïse
    ben oui hein, ça en devient insupportable d'ailleurs cette histoire de développement durable.
    tout est bon pour "s'adapter" et faire durablement durer ce qui est mauvais, comme par exemple une tradition millénaire de fondement de cette ignominie qu'est la virilité.
    parce que bon, c'est quoi au juste la virilité ?
    moi je subis ça depuis ma naissance : c'est insupportable de devoir endosser, incarner, tout ce que l'on ressent comme stupidité et de domination dans le monde.
    ça me révulse tellement que je suis incapable d'écrire tout ce que j'en ai observé.

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  7. A Kalista : oui dans ce mythe il y a la douceur avec les plantes associée à la douceur avec la femme + la douceur que développe l'homme pour s'approcher des unes et de l'autre. L'évolution correspondrait donc à un développement de la sensibilité plutôt qu'à son anesthésie or on est actuellement plus vers la désensibilisation générale et les enfants ne sont surtout pas éduqués à la relation aux plantes.

    A coup de grisou : c'est vrai ! On s'approche beaucoup plus de la fonction de créateur/trice en s'occupant de plantes que dans tout autre occupation. La chasse correspondant à de la destruction pure, les deux s'opposent tout bonnement !
    Pour ce qui est de la "chasse" dans son sens "conquête" le mythe de Diane montre que le chasseur Actéon est détruit par son comportement comme s'il était lui-même une proie (il finit dévoré par des chiens) peut-être les grecs ont-ils voulu dire par là que "chasser" la femme de cette manière est éminemment destructeur...

    A mebahel :,elle n'est pas connue du tout, faut dire ! ;) ( malgré toutes les peintures qui existent sur ce thème pourtant !).

    A Héloise : oui "on" (les philosophes masculins) mettent toujours en opposition nature et culture, alors ce qu'il faut opposer c'est inculture et culture ! La nature domine tout, y compris la culture et l'inculture. La nature n'est pas opposable à quoi que ce soit. Même à la technique.

    Le lobby des chasseurs c'est un cauchemar. Sarko se rabat sur les chasseurs pour se faire élire et il est à l'origine de ces lois fascistes (ce n'est pas un adjectif caricatural) que tu cites. Pour se faire réélire, il peut "faire raccompagner" des gens en danger de mort et assassiner des animaux à la pelle, marcher dans le sang donc (on ne serre pas la main d'un Kadhafi par hasard non plus).

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  8. A paul : dernièrement le physiothérapeute chez lequel je suis en traitement en ce moment me dit après que j'ai parlé des plantes qui fleurissent et de l'attrait qu'exercent les végétaux sur nous surtout quand il sont comme en ce moment en plein processus de maturation, comme c'était exaltant de les voir, les respirer, les effleurer, il me fait : "oui même moi qui suis un homme cela ne me laisse pas indifférent". Je me suis exclamée bruyamment : ben j'espère ! (Comme si la masculinité vous interdisait d'aimer les plantes ! Dingue !)

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  9. A Hypathie : garten, garden, gardé, c'est intéressant comme sens ! Oui les plantes, il faut veiller sur elle sans quoi elles dépérissent...j'aime beaucoup "Le petit prince" de St-Ex qui veille sur sa rose et qui est en conflit avec la masculinité qu'on veut lui imposer et qui défend d'avoir des sentiments pour une rose. Je l'ai lu un nombre infini de fois et je l'ai 4 fois (en 4 langues).

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  10. Merci de nous raconter l'aimable Pomone. Savoir et réflexion critique fleurissent au verger d'Euterpe, qui en partage volontiers les fruits.

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  11. @Euterpe
    oui c'est exactement ça
    je ne sais s'il faut employer le terme de masculinité ou de virilité, mais la structuration du modèle masculin dominant interdit à tout homme effectivement d'être sensible, de ressentir et d'exprimer cette sensibilité. c'est le principe même de ce modèle : l'insensibilité, à la douleur et la souffrance comme au plaisir, à la joie d'être avec. ce qu'il faut c'est dominer et soumettre et n'avoir pour ce faire aucune empathie pour l'autre, le monde, qu'il faut dominer ET détruire.

    le végétal, les fleurs, représentent et incarnent l'essence même de la sensibilité, de la finesse, de la délicatesse, de l'affection, de l'empathie : donc, c'est anti-masculin. et donc c'est interdit aux hommes.

    nous sommes effectivement depuis environ 20 ans dans un renforcement de toutes les modes d'identification à cette masculinité ou virilité fondée sur l'insensibilité : l'autre symbole végétal dans le corps humain, c'est la chevelure. et comme par hasard, la mode est de plus en plus, aux cranes rasés et aux cheveux courts, même pour les femmes.

    il me parait évident pour moi, que le modèle masculin guerrier gagne sur l'autre modèle puisqu'il est de plus en plus ambitionné par de nombreuses femmes aussi. (genre femmes entrepreneuses comme la présidente du médef, ministre comme christine lagarde etc...)

    les déesses grecques incarnent aussi toutes non seulement la sensibilité, même dans la violence, mais aussi la sagesse sous toutes ses formes intellectuelles et intuitives. elles sont totalement vaincues historiquement par la lourdeur du glaive gaulois...
    la barbarie semble avoir eu raison de tout par son obscurantisme totalitaire...

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  12. Et pour cela j'ai droit à vos fleurs alors cela vaut vraiment la peine de les partager ces fruits ! Merci Tania ! :)

    A Paul : bien vu cette histoire de crâne rasé !
    Néanmoins j'ai l'impression que deux tendances radicalement inverses sont sur le point de s'affronter car chez moi on voit des hommes à cheveux incroyablement longs côtoyer des crânes rasés. Grosso modo ce sont plutôt les jeunes qui se laissent pousser les cheveux très très longs et les vieux qui se rasent la tête. Il se pourrait que le mythe de la virilité finissent tout de même par s'effondrer si suffisamment d'hommes en plein âge "viril" disons, s'en démarquent. J'ai vraiment l'impression que parmi les nouvelles générations se profile une nouvelle sorte d'hommes.

    Par contre oui, il y a les femmes qui ambitionnent le pouvoir à la mode masculine, c'est vrai. Mais en Allemagne par exemple elles ne se comportent pas comme des Morano, Dati, etc..elles essaient souvent de profiter de leur position pour faire passer des lois favorables aux femmes même si elles n'y parviennent qu'assez rarement. Tout de même, les seules lois vraiment favorables aux femmes qui sont passées en Allemagne ont été proposées à la base par des femmes.

    Le modèle guerrier gagne sur l'autre oui mais parallèlement il y a une forte résistance à ce modèle. Je suis un tout petit peu plus optimiste. Pas tellement. Mais un peu.

    c'est très beau ce que vous dites sur les déesses grecques ! En tout cas, vous vous avez une très belle sensibilité qui donne plutôt le moral ! :)

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  13. wouai...
    bon, merci des compliments...
    moi j'ai pas franchement le moral avec ma sensibilité...
    mais bon...

    et en plus je suis effectivement pas franchement optimiste... faut dire, depuis dix ans, j'habite la bretagne, près de brest, et j'y suis chômeur.
    ça aide pas...

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  14. A paul : il faut dire que chez les bretons (les autres, je veux dire) il y en a qui ont l'air d'en tenir une sacré couche ! Je vais un peu sur le blog de SuperNo en ce moment, qui parle politique et il y a quelques bretons bien ridicules dont l'étendue de la vanité est proportionnelle à leur stupidité. Je ne sais pas comment le leur faire comprendre mais c'est impossible de toute manière puisque je ne suis qu'une vulgaire femme...

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  15. ah ben je connaissais pas superno
    donc je suis allé demander à google où c'était
    puis je suis allé lire des articles : il écrit bien.
    mais pas lu de commentaires parce que c'est trop long
    et je suis gentil hein : je dirai pas ce que je pense de tout ça.

    le site d'agnes maillard est beaucoup plus calme, plus doux, plus avenant
    le votre est plus sobre et propre
    etc...

    bref je partage pas les valeurs graphiques de superno.

    en plus, je suis carrément bretonphobe et démocratophobe.

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  16. A paul : en fait, vous avez raison et c'est sûrement une passade de ma part. J'ai envie de savoir ce qui se passe dans la France profonde parce que j'en suis très très éloignée. La plupart du temps je ne m'exprime en francais que sur le web, c'est dire ! Probablement que si je vivais en Bretagne j'éviterais soigneusement ce genre de blog (celà dit je l'ai trouvé dans les pages du Monolecte).

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