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mardi 4 octobre 2011

Les femmes ne sont pas le point fort du Magazine Littéraire


Toute à mon exploration du XVIe siècle, que ne tombé-je sur le dernier numéro du "Magazine Littéraire" entièrement consacré à Rabelais ? Bien que ce journal soit à l'évidence un support pour concours de binettes masculines (environ 60 dans ce numéro contre 15 féminines, et encore, en cherchant bien et en comptant les portraits timbres de poste qui ont cours chez les lilliputiens), force me fut de l'acheter.
Arrivée à la page 68, oh surprise ! J'y trouve le portrait de Marguerite de Valois ce dont je m'étonne grandement étant donné que Rabelais et elle ne sont pas contemporains.
Et c'est là que je découvre avec une stupéfaction légèrement teintée de mépris qu'il faut y voir Marguerite de Navarre dont Madame Mireille Huchon, autrice de l'article et vieille connaissance de ce blog, fait mention comme protectrice dudit Rabelais mais ne semble pas en connaître l'apparence.
Madame Mireille Huchon a t-elle jeté un oeil sur l'article avant publication ? Le contraire m'étonnerait plutôt mais accordons-lui le bénéfice du doute.
En tout cas, je ne félicite pas ce journal qui non seulement n'est pas gêné de laisser une part aussi énorme aux portraits masculins mais ne peut pas même publier le portrait féminin approprié quand il s'agit d'évoquer la rarissime femme alibi !
Et n'allons pas croire que l'article consacrerait ne serait-ce qu'un paragraphe à celle qui n'est pas représentée là (mais sa petite nièce), deux lignes suffisent. Deux lignes pas vraiment flatteuses non plus. Restons humbles, voyons.
C'est si peu d'elle qu'il s'agit dans ces "mécènes mis en scène" que je me demande si c'était bien la peine de la mentionner.

Ah au fait : Mireille Huchon a commis un livre sur Rabelais dans lequel elle n'explique PAS qu'il serait en réalité de l'autre sexe (comme elle avait fait pour Louise Labé).
Ah.
On est déçu.

dimanche 1 août 2010

Affaire Louise Labé : la SIEFAR a eu, en son temps, la même tentation !


Bon, visiblement, d'autres ont eu avant moi l'idée (quoique restée sous forme de tentation) de renvoyer la contestation d'existence, à la contestataire : ici un article de la Société Internationale pour l'Etude des Femmes de l'Ancien Régime ou SIEFAR, dont j'extrais cette phrase :

Quant à nous, nous sommes à ce point subjugués par l’efficacité de la méthode [d'Huchon pour prouver l'inexistence de L.L.] que la tentation nous est venue de l’appliquer pour démontrer de façon tout aussi irréfutable que Mireille Huchon n’est pas l’auteur de son essai, mais qu’il est l’œuvre canularesque d’un certain nombre de maîtres-assistants familiers des éditions Droz et animés en sous-main par Marc Fumaroli.

Un article passionnant signé
Henri Hours et Bernard Plessy.

Sinon, un sonnet de Louise presque approprié à la situation :

SONNET I


Si jamais il y eut plus clairvoyant qu'Ulysse,
Il n'aurait jamais pu prévoir que ce visage,
Orné de tant de grâce et si digne d'hommage,
Devienne l'instrument de mon affreux supplice.

Cependant ces beaux yeux, Amour, ont su ouvrir
Dans mon coeur innocent une telle blessure,
-Dans ce coeur où tu prends chaleur et nourriture-
Que tu es bien le seul à pouvoir m'en guérir.

Cruel destin ! Je suis victime d'un Scorpion,
Et je ne puis attendre un remède au poison
Que du même animal qui m'a empoisonnée !

Je t'en supplie, Amour, cesse de me tourmenter !
Mais n'éteins pas en moi mon plus précieux désir,
Sinon il me faudra fatalement mourir.

samedi 24 juillet 2010

Mireille Huchon, une universitaire de papier

Mireille Huchon n'existe pas. C'est une sorte de poupée inventée par un groupe de masculinistes bien décidés à dégommer Louise Labé entrée pour la première fois, quatre siècles et demi après la parution de son oeuvre, au programme du concours de l'Agrégation de Lettres Moderne en 2005. C'était l'élévation suprême de la poétesse à l'honneur de l'autel littéraire à côté des plus grands noms, presque tous masculins.

Mais cet avènement ne devait pas durer plus longtemps. Une année, ce fut déjà trop. Dès l'année suivante une certaine Mireille Huchon édite à Genève un essai soutenant la théorie de l'inexistence de Louise Labé !

Louise Labé, une créature de papier" ne craint-elle pas et contre toute évidence, d'intituler l'ovni.

Quel éditeur s'est-il empressé d'imprimer un livre en forme d'enterrement de poétesse dont l'existence n'avait jusqu'alors posé problème à personne ? Remontons dans le temps.

En 1555, Louis Labé obtient le Privilège du Roy pour l'impression et la vente de son livre contenant ses poèmes. Le 12 août 1555 le livre est achevé d'imprimer.

Louise Labé est vraisemblablement comblée d'honneur, puisqu'elle réunit alors assez d'argent pour s'acheter une maison et dispenser des dons à l'intention des filles à marier pauvres afin qu'elles ne finissent ni prostituées ni dans un couvent.

Elle était donc reconnue comme une grande poétesse de son vivant et l'entreprise de diffamation l'aura éparnée jusqu'à son dernier souffle. Il faut dire qu'elle n'est pas morte bien vieille.

7 ans après sa mort, son nom est citée à propos de l'Histoire de Lyon par le chanoine (lyonnais) Paradin qui en fait un éloge appuyé. Mais, un rival, un jeune avocat bien décidé à prendre la place du vieil homme et qui n'a pas connu Louise, se sert d'elle pour évincer le gêneur. Il prétend que chacun sait que cette poétesse ne mérite pas les éloges que Paradin en fait, n'ayant été de son vivant rien autre qu'une courtisane impudique, une catin, quoi.

La polémique est enclenchée et se perpétue jusqu'au XVIIe siècle. Paradin ne cesse d'en prendre pour son grade, bientôt c'est une autre poétesse contemporaine, lyonnaise et collègue en quelque sorte de Louise, Pernette du Guillet qui est soudain assimilée à une traînée, puis une autre lyonnaise de la même veine, Jeanne Flore se transforme en homme, un prétendu Jehan Flore voulant se faire passer pour une femme, etc...

En 1790, en pleine Révolution, le vent tourne et Louise Labé devient le symbole de la liberté et du patriotisme. Voilà les vers qui figurent sur un drapeau de la garde nationale :

Tu prédis nos destins, Charly*, belle Cordière,

Car pour briser nos fers tu volas la première.

En 1824, en pleine ferveur romantique, les „Evvres“ de Louise Labé sont rééditées. Marceline Desbordes-Valmore et plus tard Sainte-Beuve la célèbrent l'une par un poème, l'autre par une Étude.

Dans les années 1960 où le roman historique à l'eau de rose fleurit, des spéculations démarrent quant à ses liaisons sentimentales, Elles servent d'ingrédients littéraires. On attribue soudain à Louise une liaison avec Clément Marot.

A partir des années 1970, Louise Labé devient une icône du féminisme : c'est la femme audacieuse qui a écrit et publié, non seulement une précise déclaration de parité entre les sexes (dans la Dédicace), mais surtout une Canzoniere, où la femme est le sujet qui exprime une position active dans le rapport amoureux, où elle avoue ouvertement sa sensualité, et un Débat qui thématise les rapports compliqués entre l'amour et le désir, l'harmonie et l'invention, la règle et l'inspiration, dans le discours littéraire, comme dans la musique et dans les arts.

Louise Labé remonte positivement à la surface. Ce n'est plus la courtisane licencieuse que l'on voyait en elle au XVIIe siècle, mais une progressiste, une sorte de Simone de Beauvoir avant l'heure.

En 1981, paraît à Genève L'édition critique d'Enzo Giudici qui met l'accent sur tout ce qu'il y a de génial dans l'écriture de Louise Labé, ouvrage qui va sans doute la consacrer. Il démontre avec quelle brio et originalité Louise Labé, Pernette du Guillet et Maurice Scève, entre autres, s'inspirent de la poésie du quatrocento, c'est-à dire de Pétrarque et de Tullia d'Aragona, pour ne citer qu'eux.

Et voilà que ce même éditeur 24 ans plus tard, publie un ouvrage censé signer l'arrêt de non existence de Louise Labé : Louise Labé n'a jamais existé prétend cet ouvrage ! Est-il pire arrêt de mort que la négation complète de l'existence d'un être ? Un membre de l'Académie francaise prend immédiatement parti pour cette publication largement controversée. Il sera le seul et unique soutien de l'essai révisionniste parmi tous les spécialistes de la littérature du XVIe siècle. Les autres ne doutent pas un instant de l'absurdité de la théorie Huchon. Mais voilà : cet unique monsieur siège à l'Académie francoise. C'est pas rien. Ainsi les deux pantins : Huchon et son académicien de service ont fait du beau travail et j'espère qu'ils mourront satisfaits de leur "oeuvre" commune.

Louise Labé va t-elle rester au programme du concours de l'Agrégation de Lettres dans ces conditions ?

Vraisemblablement....pas. Et le tour est joué.

Mais attendez !..2006, 2006...n'est ce pas la veille de 2007 ? L'année de l'avénement de l'ordre nouveau en forme de gouvernement d'extrême-droite déguisé en gouvernement postgaulliste édulcoré d'une "ouverture" à gauche ?

Travail, famille, patrie ? Les femmes aux fourneaux, les hommes au front, et la retraite à 62 ans ?

Le terrain se devait donc d'être préparé, sans doute. Que fiche une poétesse du XVIe siècle qui plus est icône du féminisme des années 1970 dans un programme d'agreg ! Par ici la sortie, s'il vous plaît !

Et pour obtenir cet admirable régression, heureusement, qu'il y a des femmes qui se disent telles et même qui croient exister en dehors du papier qu'elles noircissent si laborieusement de ce genre d'obscénité, afin de servir leur propre servitude.

* le vrai nom de Louise est : PERRIN, (Louise, Charly, Dame) dite Labé

(Merci à Paolo Budini pour sa Notice sur Louise La dont j'ai extrait ce résumé et merci à Héloise qui m'a inspiré cette note).