Mireille Huchon n'existe pas. C'est une sorte de poupée inventée par un groupe de masculinistes bien décidés à dégommer Louise Labé entrée pour la première fois, quatre siècles et demi après la parution de son oeuvre, au programme du concours de l'Agrégation de Lettres Moderne en 2005. C'était l'élévation suprême de la poétesse à l'honneur de l'autel littéraire à côté des plus grands noms, presque tous masculins.
Mais cet avènement ne devait pas durer plus longtemps. Une année, ce fut déjà trop. Dès l'année suivante une certaine Mireille Huchon édite à Genève un essai soutenant la théorie de l'inexistence de Louise Labé !
„Louise Labé, une créature de papier" ne craint-elle pas et contre toute évidence, d'intituler l'ovni.
Quel éditeur s'est-il empressé d'imprimer un livre en forme d'enterrement de poétesse dont l'existence n'avait jusqu'alors posé problème à personne ? Remontons dans le temps.
En 1555, Louis Labé obtient le Privilège du Roy pour l'impression et la vente de son livre contenant ses poèmes. Le 12 août 1555 le livre est achevé d'imprimer.
Louise Labé est vraisemblablement comblée d'honneur, puisqu'elle réunit alors assez d'argent pour s'acheter une maison et dispenser des dons à l'intention des filles à marier pauvres afin qu'elles ne finissent ni prostituées ni dans un couvent.
Elle était donc reconnue comme une grande poétesse de son vivant et l'entreprise de diffamation l'aura éparnée jusqu'à son dernier souffle. Il faut dire qu'elle n'est pas morte bien vieille.
7 ans après sa mort, son nom est citée à propos de l'Histoire de Lyon par le chanoine (lyonnais) Paradin qui en fait un éloge appuyé. Mais, un rival, un jeune avocat bien décidé à prendre la place du vieil homme et qui n'a pas connu Louise, se sert d'elle pour évincer le gêneur. Il prétend que chacun sait que cette poétesse ne mérite pas les éloges que Paradin en fait, n'ayant été de son vivant rien autre qu'une courtisane impudique, une catin, quoi.
La polémique est enclenchée et se perpétue jusqu'au XVIIe siècle. Paradin ne cesse d'en prendre pour son grade, bientôt c'est une autre poétesse contemporaine, lyonnaise et collègue en quelque sorte de Louise, Pernette du Guillet qui est soudain assimilée à une traînée, puis une autre lyonnaise de la même veine, Jeanne Flore se transforme en homme, un prétendu Jehan Flore voulant se faire passer pour une femme, etc...
En 1790, en pleine Révolution, le vent tourne et Louise Labé devient le symbole de la liberté et du patriotisme. Voilà les vers qui figurent sur un drapeau de la garde nationale :
Tu prédis nos destins, Charly*, belle Cordière,
Car pour briser nos fers tu volas la première.
En 1824, en pleine ferveur romantique, les „Evvres“ de Louise Labé sont rééditées. Marceline Desbordes-Valmore et plus tard Sainte-Beuve la célèbrent l'une par un poème, l'autre par une Étude.
Dans les années 1960 où le roman historique à l'eau de rose fleurit, des spéculations démarrent quant à ses liaisons sentimentales, Elles servent d'ingrédients littéraires. On attribue soudain à Louise une liaison avec Clément Marot.
A partir des années 1970, Louise Labé devient une icône du féminisme : c'est la femme audacieuse qui a écrit et publié, non seulement une précise déclaration de parité entre les sexes (dans la Dédicace), mais surtout une Canzoniere, où la femme est le sujet qui exprime une position active dans le rapport amoureux, où elle avoue ouvertement sa sensualité, et un Débat qui thématise les rapports compliqués entre l'amour et le désir, l'harmonie et l'invention, la règle et l'inspiration, dans le discours littéraire, comme dans la musique et dans les arts.
Louise Labé remonte positivement à la surface. Ce n'est plus la courtisane licencieuse que l'on voyait en elle au XVIIe siècle, mais une progressiste, une sorte de Simone de Beauvoir avant l'heure.
En 1981, paraît à Genève L'édition critique d'Enzo Giudici qui met l'accent sur tout ce qu'il y a de génial dans l'écriture de Louise Labé, ouvrage qui va sans doute la consacrer. Il démontre avec quelle brio et originalité Louise Labé, Pernette du Guillet et Maurice Scève, entre autres, s'inspirent de la poésie du quatrocento, c'est-à dire de Pétrarque et de Tullia d'Aragona, pour ne citer qu'eux.
Et voilà que ce même éditeur 24 ans plus tard, publie un ouvrage censé signer l'arrêt de non existence de Louise Labé : Louise Labé n'a jamais existé prétend cet ouvrage ! Est-il pire arrêt de mort que la négation complète de l'existence d'un être ? Un membre de l'Académie francaise prend immédiatement parti pour cette publication largement controversée. Il sera le seul et unique soutien de l'essai révisionniste parmi tous les spécialistes de la littérature du XVIe siècle. Les autres ne doutent pas un instant de l'absurdité de la théorie Huchon. Mais voilà : cet unique monsieur siège à l'Académie francoise. C'est pas rien. Ainsi les deux pantins : Huchon et son académicien de service ont fait du beau travail et j'espère qu'ils mourront satisfaits de leur "oeuvre" commune.
Louise Labé va t-elle rester au programme du concours de l'Agrégation de Lettres dans ces conditions ?
Vraisemblablement....pas. Et le tour est joué.
Mais attendez !..2006, 2006...n'est ce pas la veille de 2007 ? L'année de l'avénement de l'ordre nouveau en forme de gouvernement d'extrême-droite déguisé en gouvernement postgaulliste édulcoré d'une "ouverture" à gauche ?
Travail, famille, patrie ? Les femmes aux fourneaux, les hommes au front, et la retraite à 62 ans ?
Le terrain se devait donc d'être préparé, sans doute. Que fiche une poétesse du XVIe siècle qui plus est icône du féminisme des années 1970 dans un programme d'agreg ! Par ici la sortie, s'il vous plaît !
Et pour obtenir cet admirable régression, heureusement, qu'il y a des femmes qui se disent telles et même qui croient exister en dehors du papier qu'elles noircissent si laborieusement de ce genre d'obscénité, afin de servir leur propre servitude.
* le vrai nom de Louise est : PERRIN, (Louise, Charly, Dame) dite Labé
(Merci à Paolo Budini pour sa Notice sur Louise Labé dont j'ai extrait ce résumé et merci à Héloise qui m'a inspiré cette note).